Villepin et Aladin
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 026 - juillet 2005
Ce sont deux mots curieusement accolés. Une expression qui revient à intervalles réguliers dans la bouche des hommes politiques français ou sous la plume des intellectuels de l'Hexagone: le "génie français". Bigre! Voilà la barre placée bien haut pour un peuple qui vu de Pékin, Buenos-Aires ou Cotonou doit pourtant sembler bien ordinaire. Observons d'ailleurs que les zélateurs du supposé génie national attribuent rarement la même élévation de pensée au reste de la planète. Qui a entendu vanter sous nos climats les génies algérien, espagnol, indonésien, éthiopien ou finlandais? Même les hyperpuissants Etats-Unis n'ont guère droit au vocable glorieux. Serait-ce par simple jalousie?Parce que leur superbe agace de ce côté-ci de l'Atlantique? Dominique de Villepin, en tout cas, n'a pas hésité dans son discours de politique générale devant le Parlement, le 8 juin dernier, à faire sortir de sa bouteille le génie au parfum colonial: "Nous n'avons pas à choisir entre volonté de justice et volonté d'entreprendre, a lancé le sémillant chef du gouvernement. La force de notre histoire, la force de notre société reposent sur notre capacité à concilier ces deux exigences. Solidarité et initiative, protection et audace, c'est le génie français." Ce serait donc cela notre exception, voire notre supériorité? Mais qu'y a-t-il là de spécifiquement français? Les citoyens britanniques et suédois, canadiens et sud-africains, indiens et brésiliens n'ont-ils pas les mêmes aspirations mêlées, de liberté et solidarité à la fois? Et leurs gouvernements sont-ils intrinsèquement moins doués que le nôtre pour les mettre en oeuvre, à puissance économique comparable s'entend? Certes, notre systèmede santé et d'assurance maladie est l'un des plus efficaces qui soient. Et l'école française fait bonne figure dans les comparaisons internationales. Mais il faut pas mal d'inconscience ou un gigantesque culot pour donner des leçons à la terre entière lorsque l'on est un pays riche qui compte 10% de chômeurs, où l'ascenseur socialest coincé depuis des lustres, qui traite trop souvent les étrangers qui viennent chercher du travail sur son sol comme des intrus suspects, qui renâcle à partager sa prospérité avec ses voisins d'Europe moins dotés et qui ne respecte toujours pas l'objectif fixé il y trente-cinq ans par les Nations unies de consacrer 0,7% de son PNB à l'aide aux Etats démunis? Dominique de Villepin l'a dit: "La France veut rester une conscience vivante. La France veut être aux avant-postes." C'est une ambition louable. Encore que téméraire et passablement orgueilleuse. Elle passe, en tout cas, par l'exemple. Et non par l'exaltation verbale d'un prétendu génie qui, depuis 1789, apogée de son rayonnement, connaît régulièrement des éclipses.
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 026 - juillet 2005
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