Russie : une société muselée
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 037 - décembre 2007
Depuis son arrivée au Kremlin en 2000, Vladimir Poutine a utilisé la rente pétrolière pour concentrer les pouvoirs entre ses mains, réduisant au silence l'opposition, les médias et les élites. En mars, cette société bâillonnée doit désigner son président. Dans quelles conditions?
En dépit des apparences, Vladimir Poutine aime l'humour. Noir, très noir. En juin dernier, le maître du Kremlin s'est vanté d'être le "seul pur démocrate au monde". Fustigeant le bagne de Guantanamo et la violence des policiers européens durant les manifestations, le potentat russe s'est ensuite plaint de ne plus avoir personne à qui parler depuis la mort du Mahatma Gandhi! La population tchétchène, les familles des journalistes assassinés en Russie, les proches des opposants éliminés à l'étranger, les prisonniers embastillés en Sibérie, toutes les voix critiques réduites au silence… apprécieront à sa juste valeur le cynisme du propos.
Certes, Vladimir Poutine jouit d'une très forte cote de popularité auprès des Russes. Et il est le seul homme politique du pays à tutoyer de tels sommets. Après l'imprévisible Boris Eltsine, dont le règne avait sombré dans la corruption et la crise financière de 1998, nombre de ses compatriotes demandaient en effet des choses aussi simples que de voir leurs salaires et leurs pensions payés à la fin du mois. A défaut de lendemains mirifiques dans une société enfin libérée de la tyrannie communiste, ils rêvaient que le navire Russie cesse de tanguer, et leur avenir avec.
Vladimir Poutine leur a donné satisfaction, en partie grâce aux cours élevés du pétrole et du gaz exportés par la Russie. Des hydrocarbures qu'au passage il a remis sous le contrôle étroit du Kremlin. Mais en échange d'une vie matérielle moins incertaine, le président russe a repris à ses concitoyens, progressivement, les libertés politiques dont ilscommençaient à peine à disposer. Sous prétexte de rétablir la force de la loi et la cohésion de la nation, il a centralisé le pouvoir au détriment du Parlement et des régions. Il a amendé les lois pour rendre la vie impossible à tout parti d'opposition et aux associations indépendantes. Et a étouffé les médias à coup de pressions économiques.
Alors que le deuxième mandat de Vladimir Poutine s'achève, l'édifice qu'il a bâti peut-il tenir debout longtemps? La difficulté à trouver un successeur crédible au chef de l'Etat russe, qui en principe ne peut se représenter au scrutin de mars prochain, montre les limites d'un exercice solitaire du pouvoir fondé sur l'arbitrage permanent entre clans du Kremlin. Des clans dont les affrontements mafieux sont attisés par la fin annoncée du règne présidentiel. Au-delà des luttes de hiérarques et de leurs effets potentiellement déstabilisateurs, combien de temps la société russe se laissera-t-elle museler? Certes, pour l'heure, les campagnes semblent repliées sur elles-mêmes et les classes moyennes sur la consommation. Mais les manifestations de retraités qui, en 2005, ont contraint le Kremlin à revenir sur une réforme de la protection sociale, ont montré que le régime ne pouvait pas être toujours aussi inflexible que les coups de menton du président le laisseraient penser. Plus le temps passera, et plus le souvenir traumatisant des années Eltsine s'effacera, poussant les Russes à demander de nouveau voix au chapitre politique. Surtout si la manne pétrolière sur laquelle repose l'édifice poutinien venait à faiblir.
- Les élites : le silence cynique des privilégiés
- Marina Kouzmina, la mémoire des goulags (Komsomolsk-sur-Amour)
- Le kolkhoze meurt mais ne se rend pas
- Oleg Bodrov, un expert contre le nucléaire (Sosnovy Bor)
- Au coeur des luttes, le travail et l'habitat
- Marina Perminova, porte-voix des sans-abri (Moscou)
- Nord-Caucase : des républiques sous contrôle
- Oksana Chelysheva : "Pour une autre Russie" (Nijni-Novgorod)
- Les partis : "le pire ennemi du régime, c'est lui-même"
Bien que convaincue de la nécessité de moderniser le pays et de l'incompétence des dirigeants, l'élite russe se tait, pour conserver ses avantages matériels.
Contre l'indifférence, Marina Kouzmina croît au travail de mémoire. Pourtant, cette grand-mère vit dans "une ville de mythes", comme elle le dit avec un sourire ironique. Selon la propagande de l'ex-URSS, encore bien ancrée dans les esprits, Komsomolsk-sur-Amour est en effet une cité soviétique modèle. A 8 000 kilomètres et sept fuseaux horaires de Moscou, la ville industrielle a officiellement été bâtie en 1932 grâce à la ferveur des "komsomols", les jeunesses communistes. ...
Les grandes fermes collectives dominent encore un monde rural très éprouvé par les réformes économiques depuis 1991. Et qui prend ses distances avec le pouvoir.
Si Oleg Bodrov milite aujourd'hui contre le nucléaire russe, c'est que dans le passé, il a travaillé pour le nucléaire soviétique. Je sais que l'atome civil peut provoquer les mêmes effets que l'atome militaire", prévient Oleg Bodrov. Cet ingénieur physicien de formation dirige le Monde vert, l'une des ONG de défense de l'environnement les plus dynamiques de Russie. Pour Oleg Bodrov, tout a changé en 1979. Cette année-là, un sous-marin nucléaire explosait accidentellement dans sa ville, Sosnovy Bor, proche de Saint-Pétersbourg et siège d'un institut de recherche nucléaire. ...
Mobilisations sur le logement, offensives syndicales… La société russe connaît un regain de combativité porté par une génération qui n'a pas connu l'ère soviétique.
Marina Perminova vient d'inaugurer une exposition unique en son genre en Russie. Dans un petit musée privé de Moscou, loin du centre-ville, elle a rassemblé une centaine de peintures réalisées depuis deux ans par les SDF de la capitale: des paysages fantaisistes, des montagnes rouges, des dollars sous des palmiers, des portes qui s'ouvrent… "Pour eux, le dessin est une forme de thérapie. Un moyen d'exprimer des émotions. De s'exprimer, tout simplement…", confie Marina Perminova, 54 ans, qui depuis dix ans est à la tête des programmes pour SDF de Caritas. ...
La répression en Tchétchénie a mis un coup d'arrêt aux projets d'émancipation des peuples de la région, victimes de la misère chez eux, et de racisme ailleurs.
C'est un petit bout de femme qui aimerait bousculer toute la Russie. L'oeil vif et le verbe acerbe, Oksana Chelysheva, 49 ans, s'occupe depuis 2002 d'organisations qui militent pour la fin de la violence en Tchétchénie. Objectif: tisser de nouveaux liens d'amitié entre cette région et le reste de la Russie. Une lutte pour les droits de l'homme, tout simplement", insiste-t-elle, assise dans un café, mais le corps tout entier en mouvement, comme pris dans la tourmente de ses paroles et de ses espoirs. ...
Vladimir Poutine a modifié les règles institutionnelles pour asphyxier toute voix critique, aggravant l'isolement d'un pouvoir de plus en plus sourd aux demandes de la société.
Livres et articles
La Russie selon Poutine, par Anna Politkovskaïa, Folio Documents, 2004.
Où va la Russie?, sous la direction d’Aude Merlin, éditions Université de Bruxelles, 2007.
La Russie de Poutine, par Marie Mendras, Odile Jacob (à BiblioItemître en janvier 2008).
La Russie, par Jean-Louis Buër, Le Cavalier Bleu, collection Idées Reçues, 2007.
Qui dirige la Russie?, par Jean-Robert Raviot, Lignes de Repères, 2007.
La vie est une partie d’échecs, par Garry Kasparov, Jean-Claude Lattès, 2007.
Russia, Lost in Transition: The Yeltsin and Putin Legacies, par Lilia Shevtsova, Carnegie Endowment for International Peace, Washington, 2007.
Russian Civil Society, A Critical Assessment, sous la direction d’Alfred B. Evans, Jr., et al., M. E. Sharpe, New York, 2006.
Russia’s Capitalist Revolution, par Anders Aslund, Peterson Institute, Washington, 2007.
The Moral Economy Reconsidered; Russia’s Search for Agrarian Capitalism, par Stephen K. Wegren, Palgrave-MacMillan, New York, 2005.
La Russie dans la mondialisation, Le Courrier des pays de l’Est, n° 1061, mai-juin 2007, La Documentation française.
Russie: regards croisés, La Revue nouvelle, août 2007 n° 8, Bruxelles.
La Russie, Questions Internationales n° 27, septembre-octobre 2007, La Documentation française.
Sur la toile
www.ceri-sciences-po.org/cerifr/publica/cahier_russie/cahier_russie.php Les Cahiers Russie, publiés par le Centre d’études et de recherches internationales, sous la direction de Marie Mendras.www.carnegie.ru/en/ Le centre moscovite de la Carnegie Endowment for International Peace (en anglais et en russe).
www.ikd.ru Le site de l’IKD, Institut de l’action collective (en russe).
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