Planète / Poubelles nucléaires
Seuil/Arte éditions (215 pages, 18 euros).
Antoine de Ravignan
Alternatives Internationales n° 045 - décembre 2009
Le film vous a fait peur? Vous serez horrifié par le livre, version intégrale du reportage sur les poubelles nucléaires de la planète, diffusé par Arte et réalisé par Laure Noualhat, journaliste à Libération. Son enquête démarre à Hanford, dans le nord-ouest des Etats-Unis, là où fut produit en masse le plutonium des bombes américaines: 67 tonnes en sont sorties depuis 1943, les deux tiers de l'arsenal du pays. C'est aussi le site nucléaire le plus contaminé du monde occidental: quelque 750 000 mètres cubes de déchets solides et 200 millions de litres de déchets de haute activité et de produits chimiques stockés dans des réservoirs enfouis sous terre. Des réservoirs conçus pour durer vingt-cinq ans, mais qui sont toujours là, dont plus d'une soixantaine fuient. Et dont les effluents radioactifs migrent dans les nappes phréatiques et vers la rivière Columbia. L'information sur les impacts environnementaux et sanitaires, elle, ne filtre pas: Hanford, dont les opérations de décontamination traînent en longueur, est zone interdite.
L'effroi gagne en intensité lorsque nous arrivons en Russie, à Tcheliabinsk, l'équivalent soviétique d'Hanford du temps de la guerre froide, où eut lieu le premier Tchernobyl de l'histoire, en 1957… Il faudra attendre la fin des années 80 pour que le secret qui entoure toujours cet accident commence à être percé. Et qu'on découvre l'étendue du désastre pour les populations de la région, ici comme à Tchernobyl. Le témoignage d'un médecin du centre de médecine nucléaire de Tcheliabinsk fait froid dans le dos: "Nous surveillons une cohorte d'environ 30 000 personnes depuis plus de cinquante ans, dès le moment où les rejets radioactifs dans la rivière Tetcha ont commencé." Cobayes humains qui ont - partiellement - compris des décennies plus tard ce qui s'était passé et continuent de se nourrir de poisson ou de lait contaminé au césium 137, au strontium 90 et autres horreurs.
Poubelles du passé qui plombent le présent, poubelles du présent qui plombent le futur: Laure Noualhat analyse parfaitement le casse-tête de la gestion des déchets et démonte brillamment les mensonges entretenus en France sur le bien-fondé de leur recyclage - un choix technologique coûteux sur le plan économique et environnemental, auquel les Etats-Unis ont jusqu'à présent renoncé. Pistant le parcours du combustible usé, l'auteur montre encore comment 2,5% seulement des matières recyclables sont effectivement recyclés et réinjectés dans le circuit de production de l'électricité nucléaire. On découvre aussi que le circuit du traitement de l'uranium français passe par les usines de Tomsk, en Russie, dont les sous-produits - des tonnes d'uranium appauvri - stationnent sur d'immenses parkings à ciel ouvert.
Aucune solution vraiment sûre n'a été trouvée au problème des déchets - dont le volume est appelé à gonfler avec la renaissance du nucléaire -, ce qui amène l'auteur à conclure: "L'industrie nucléaire nous apparaît comme un avion en plein vol qui ne dispose d'aucun tarmac à l'horizon [et dont il faut espérer] qu'il ne s'écrase pas." Une enquête serrée qui démontre, et c'est sans doute son principal intérêt, à quel point le nucléaire reste un sujet sur lequel les responsables refusent la transparence et le débat démocratique. Une attitude qui les discrédite a priori.
Seuil/Arte éditions (215 pages, 18 euros).
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