Paroles d’un ancien galérien
Charles Mérigot
La lettre de l'insertion n° 132 - janvier 2007
Quand on se retrouve au chômage, on perd peu à peu son futur. Cela commence simplement : les Assedic m’indiquent le temps maximum imparti à ma recherche d’emploi. 720 jours. Je n’ose penser à ce qui adviendra après si je n’ai pas de travail. Je me retrouve donc sans pouvoir former des projets lointains. Je n’ai plus qu’un seul avenir et un seul objectif : retrouver du travail et des revenus. La séparation entre temps de travail et temps de loisirs disparaît, je pense tous les jours à ma situation. Au même moment, je commence aussi à perdre mon passé. Le premier jour à l’ANPE, on me demande : « Avez-vous besoin d’une formation dans votre métier ? » Etonnant, pourquoi donc aurais-je besoin d’une formation pour quelque chose que je faisais la veille ?
En perdant 40 % de mes revenus, je m’installe aussi dans un déséquilibre financier. A force de voir passer des factures que je ne peux plus honorer, je n’ouvre plus ma boîte aux lettres, au risque de voir les frais augmenter. L’allocation de l’Assedic était versée à l’époque vers le 12 du mois, alors que les factures arrivent autour du 5. Les prélèvements automatiques, censés me faciliter la vie, deviennent infernaux ; je me retrouve avec deux mois d’impayés. Comme je me sens seul, je téléphone davantage. Et le téléphone est coupé. Depuis une cabine téléphonique, que répondre quand un éventuel employeur vous demande : « Je peux vous rappeler dans l’après-midi ? » Dans le même temps, vous vous acharnez à essayer de retrouver le même emploi qu’avant, c’est-à-dire à conserver votre passé professionnel. Peut-être parce que les autres semblent le nier.
Vient le moment où je ne peux plus payer mon loyer (2). Je mets une partie de mes meubles et mes souvenirs dans un garde-meuble. Je m’engage dans un plan de surendettement et me réfugie dans la famille, puis chez des amis… Malheureusement le chômage dure, je finis par me sentir de trop. Je trouve un foyer d’hébergement. Là, on me fixe dès l’arrivée une date de fin : dans six mois. Mon futur ne va pas loin.
Commence le temps de l’argent cher. Car l’argent est plus cher pour un pauvre. Pour prendre un rendez-vous chez le médecin, par exemple, le salarié téléphone souvent depuis son bureau : le coup de fil est gratuit. Un chômeur dont la ligne n’a pas encore été coupée téléphone depuis chez lui, ça lui coûte 0,60 franc (9 centimes d’euro). Mais lorsqu’on lui coupe le téléphone, il doit sortir 40 francs (6 euros) pour s’acheter une carte téléphonique. De même, en région parisienne, la moitié de la carte de transport d’un salarié lui est remboursée par son entreprise. Lorsque l’on est au chômage, on la paie entièrement (3). Quand on ne parvient plus à l’acheter, on prend les tickets par carnet, les trajets coûtent donc plus cher. Ensuite, on achète les tickets à l’unité, toujours plus chers.
C’est aussi le temps des incompréhensions. Ah, ces informations données par le gouvernement le mercredi à 12 h, après le Conseil des ministres, diffusées dans chaque foyer à 20 h le soir, reprises en chœur par tous les amis dès le lendemain matin : « Alors tu as entendu ? Les chômeurs ne payent plus ceci ou cela. » Si vous répondez que le Conseil des ministres ce n’est pas encore le Parlement et que les décrets d’application et les circulaires vont mettre un certain temps à paraître, on vous rétorque : « Tu n’es jamais content ! » Vos interlocuteurs pensent que vous êtes de mauvaise foi. Alors vous n’avez plus envie de raconter ce que vous vivez. Vous parlez moins, ou alors avec ceux qui connaissent les mêmes problèmes. On geint ensemble.
Bien sûr, il existe des solutions pour permettre à celui qui n’a pas de revenus de procéder malgré tout à des démarches administratives. Mais ces solutions ont toutes un point commun : elles demandent plus de temps. Trouver une enveloppe, un timbre, une photocopieuse, un ordinateur pour taper son curriculum vitae (CV), cela peut prendre une semaine. Le manque d’argent, c’est du temps perdu. Pour une démarche administrative à l’autre bout de Paris, je n’avais plus d’argent pour le métro. Le travailleur social accepta que le foyer me fasse l’avance d’un ticket, mais d’un seul. J’allais donc en métro, et revins à pied. Cela me prit la journée. Inutile de me demander de faire une autre démarche ce jour-là.
Le 12 du mois devient une date importante, qui n’a pas la même signification pour un chômeur et une personne qui travaille. Voilà comment le temps se divise : du 12 au 20 du mois, il faut régler les problèmes urgents, dettes criantes, logement, nourriture, santé. Entre le 20 et le 30 : chercher un travail. Puis on entre dans un état d’hibernation jusqu’au 12. O temps, surtout ne suspends pas ton vol ! Les démarches sont reportées à une date ultérieure. On attend le versement pour reprendre une vie plus normale. Au grand désespoir des assistantes sociales : « Mais cela fait quinze jours que vous deviez faire cette démarche ! »
Les six mois sont écoulés. Vous devez changer de foyer d’hébergement. Vous trouvez encore un autre foyer, mais cette fois pour un hébergement d’un mois ou de quinze jours. Puis c’est un centre d’accueil pour une nuit. On ne fait plus que gérer l’urgence, la survie immédiate, et rechercher un toit moins précaire. Vous acceptez les petits boulots qu’on vous propose. Mais pour cela, d’un clic de souris, vous avez supprimé de votre CV les emplois trop qualifiés, les diplômes qui peuvent effrayer. La souris grignote quelques années. Devenu balayeur, vous vous demandez : « Ce passé qui n’a aucun lien avec le présent, est-ce qu’il a vraiment existé ? »
Le doute s’insinue. D’abord on vous dit : « Vous êtes dépressif, c’est normal dans votre cas. » Puis : « Vous êtes très dépressif. » Ensuite : « Vous devriez peut-être consulter un psy ? » Vous rencontrez un médecin auquel vous expliquez que vous n’avez pas de ticket de métro pour effectuer telle démarche. Il vous demande : « Vous n’arrivez pas à prendre le métro sans payer ? Vous avez une morale rigide ? » Vous vous dites qu’il a peut-être raison, que vous êtes coincé dans vos principes, que vous n’êtes pas tout à fait normal.
Alors, les dernières aides, celles qui vous donnent cette image : vous avez un gros problème psychique, vous êtes irrécupérable, inemployable… pourquoi pas « irrésilient » ; ces dernières aides, vous n’en voulez plus. Elles sont trop dures à supporter. Il ne vous reste plus que la société des gens comme vous et, plus tard, plus de société du tout. Il ne vous reste plus que votre corps. Pour bien montrer aux autres que cela au moins vous appartient, vous ne vous rasez plus, vous ne vous lavez plus, vous vous abandonnez à l’alcool.
Que faut-il alors pour ne pas sombrer définitivement ? Je pense à une phrase d’Oscar Wilde : « La détresse, c’est quand on crie au secours et qu’une voix répond : “qu’est-ce que vous entendez exactement par là ?”. » Je me suis mis à ne tenir compte que de l’avis des personnes qui me regardaient encore comme quelqu’un en devenir. Mais aussi de celles qui prenaient en compte ma situation. Ainsi, quand je téléphonais, je me mis à distinguer les gens qui me disaient : « Donne-moi le numéro de la cabine, je te rappelle tout de suite. »
Autres exemples : un patron qui, alors que j’avais été embauché le lundi, me téléphona au travail le jeudi : « Je suppose qu’un acompte vous intéresse, et que vous le préférez en liquide. Je vous l’apporte demain et vous invite au restaurant. » Il avait tout compris ! Un médecin qui accepta toujours de me recevoir, avec ou sans argent, qui ne mettait pas ma parole en doute. Et ces deux clochards anonymes qui, un matin dans un centre d’accueil, barrèrent la sortie à un troisième qui s’enfuyait avec mon sac et mes papiers « d’identité », si bien nommés.
J’ai aussi rencontré Solidarités nouvelles face au chômage (voir « Rencontre avec »), par hasard, un peu avant cette période de déchéance presque totale. Mes deux accompagnateurs m’avaient prodigué quelques conseils de recherche d’emploi, mais ce n’était pas le plus important. Pour eux, je semblais être « quelqu’un » et ils s’engageaient à mes côtés. La façon dont ils me parlaient me redonnait confiance. Non pas en moi (cette confiance-là n’a aucune importance), mais en eux et, par leur intermédiaire, en quelques personnes de la société, ce qui est autrement plus important. Avec eux je voulais bien faire un bout de chemin. Leur accompagnement m’a permis d’être, sinon dans une relation d’égalité, tout au moins dans une situation où il n’y avait pas le « sachant », « l’aidant », d’un côté, et « l’aidé », de l’autre. Ce fut fondamental. Le jour où j’entendis mes deux accompagnateurs discuter parce qu’ils n’étaient pas d’accord entre eux sur un point qui me concernait, je me suis dit que je pouvais moi aussi donner mon avis. De spectateur je devenais acteur. Et à partir de là, je remettais le pied à l’étrier.
Toutes ces choses m’aidèrent à retrouver du travail et, pour la première fois depuis plus de deux ans, un logement fixe, une petite chambre de bonne. J’avais un endroit où poser mon sac, sans qu’on me dise dès l’entrée : « Il faut penser à partir. » A moi qui n’avais aucun moyen de peser sur le futur, on ne me demandait plus de le maîtriser.
Je rencontrai aussi une femme qui accepta de venir vivre dans les 9 m2 de ma chambre. Elle travaillait, elle avait un salaire régulier. Elle me permit de ne plus être angoissé par les urgences : je savais que, grâce à elle, je pourrais toujours téléphoner, poster une lettre, avoir de quoi manger ou me soigner… Quelques années ont passé depuis. Ce que j’ai appris pendant cette période m’a permis maintenant de créer mon propre emploi (voir encadré page 2). Et peut-être, demain, d’en créer d’autres…
Grâce à l'aide des Boutiques de gestion de Paris et à l'appui de Solidarités nouvelles face au chômage, Charles Mérigot a pu, en 2005, créer sa propre entreprise, les éditions de La Ramonda. Ce qui lui a permis de créer son emploi, mais aussi de faire travailler une traductrice et une correctrice en free-lance. « Comme quoi, même les chômeurs peuvent créer de l'emploi ! », s'amuse-t-il. La maison d'édition a notamment publié Le dit de la cymbalaire (240 pages, 19 euros), dans lequel Charles Mérigot raconte plus longuement qu'ici, avec beaucoup d'humour et de finesse, sa vie quotidienne de chômeur et d'exclu. Pour commander le livre : site Web : www.laramonda.com/cymbalaire1.htm, tél. : 01 40 09 16 06.
(1) Ce texte a été rédigé dans le cadre d'une conférence consacrée à l'argent, organisée par les Semaines sociales en novembre 2003. Il a été ensuite publié dans la revue Esprit et sur le site des initiatives citoyennes www.place-publique.fr
(2) A l'époque des faits, l'allocation chômage était dégressive. La dégressivité a été supprimée avec la convention d'assurance chômage de 2000.
(3) Le conseil régional d'Ile-de-France a voté la gratuité des transports en Ile-de-France pour les allocataires du revenu minimum d'insertion, à compter du 31 mars 2007. Les autres allocataires de minima sociaux bénéficient depuis le 1er octobre 2006 d'une réduction de 75 % sur la carte Orange. En revanche, aucun tarif spécifique n'est prévu pour les autres demandeurs d'emploi.
Charles Mérigot
La lettre de l'insertion n° 132 - janvier 2007
Notes
(1) Ce texte a été rédigé dans le cadre d'une conférence consacrée à l'argent, organisée par les Semaines sociales en novembre 2003. Il a été ensuite publié dans la revue Esprit et sur le site des initiatives citoyennes www.place-publique.fr
(2) A l'époque des faits, l'allocation chômage était dégressive. La dégressivité a été supprimée avec la convention d'assurance chômage de 2000.
(3) Le conseil régional d'Ile-de-France a voté la gratuité des transports en Ile-de-France pour les allocataires du revenu minimum d'insertion, à compter du 31 mars 2007. Les autres allocataires de minima sociaux bénéficient depuis le 1er octobre 2006 d'une réduction de 75 % sur la carte Orange. En revanche, aucun tarif spécifique n'est prévu pour les autres demandeurs d'emploi.
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