Narcobusiness. L'irrésistible ascension des mafias mexicaines
Max Milo (286 p., 18 euros).
Yves Hardy
Alternatives Internationales n° 052 - septembre 2011
L'inexorable montée en puissance de l'industrie de la drogue, qui menace jusqu'à la stabilité du Mexique, est racontée par Babette Stern à la manière d'un thriller. L'ancienne correspondante de Libération à Mexico nous livre ici une suite de notations qui composent un inquiétant tableau. Tout bascule au milieu des années 1990 : lorsque Pablo Escobar, parrain du cartel colombien de Medellin, est abattu le 2 décembre 1993, le centre névralgique du trafic de cocaïne se déplace des Andes au Mexique. En moins de deux décennies, les cartels mexicains vont contrôler 90 % de l'approvisionnement du marché américain, pour un butin avoisinant les 30 milliards de dollars par an.
Ce trafic lucratif n'en suscite pas moins une concurrence à mort entre organisations rivales. Mais le lecteur se perd un peu dans la relation des suprématies passagères et des renversements d'alliance entre les cartels de Juarez, Sinaloa, Tijuana ou du Golfe. Il retient que, dans ce pays qui a déclaré la guerre à la drogue, on a la gâchette de plus en plus facile : 2 837 morts liés aux affrontements entre cartels ou avec les forces d'ordre en 2007, 6 844 en 2008, 9 635 en 2009 et 15 273 en 2010. Ce déchaînement de violences s'accompagne de pratiques sordides : découverte de " narcocharniers " où s'empilent des dizaines de cadavres mutilés ou décapités. A Uruapan, dans l'Etat du Michoacan, " des hommes font irruption dans une discothèque et lancent, telles des boules de bowling, des têtes coupées sur la piste de danse ". Une descente aux enfers vraisemblablement liée au recrutement par les narcos de déserteurs des forces spéciales mexicaines et aussi guatémaltèques - les kaibiles, qui opéraient hier dans les escadrons de la mort. Pour conjurer l'effroi, certains donnent dans l'humour macabre. Une présentatrice télé dresse le palmarès du jour sur le mode d'un hit-parade : " Tamaulipas est en tête avec 27 morts, il a dépassé Ciudad Juarez qui n'a pas fait mieux que 19 tués… "
Jusqu'en 2000, selon un " pacte tacite ", les trafiquants prospéraient en payant un impôt aux dirigeants du parti dominant, le PRI. La guerre déclarée aux cartels par le président Felipe Calderon en janvier 2006 n'a cependant pas mis un terme aux liaisons incestueuses avec la classe politique. La police et l'armée sont régulièrement purgées d'éléments corrompus. L'administration pénitentiaire est infiltrée : à preuve, l'évasion, le 19 janvier 2001, du puissant chef Joaquin Guzman de la prison de " haute sécurité " de Guadalajara.
La fresque brossée par Babette Stern souligne l'inventivité des narcos - telle la mise au point d'une marijuana transgénique résistante aux fumigations aériennes - et leur emprise croissante sur la société. Même les migrants deviennent une proie : rackettés, ils servent de mules pour le trafic. Ces cartels ne se limitent pas à la drogue et diversifient leurs activités. Qui plus est, en voie de mondialisation : les organisations mexicaines disposeraient de filiales dans 47 pays !
A l'heure de conclure, Babette Stern évoque une hypothèse extrême, la jonction du narcobusiness et de la narcopolitique favorisant l'avènement demain d'une " narcodictature ". C'est contre cette perspective que Javier Sicilia, poète et écrivain, dont le fils a été assassiné par les narcos, s'est élevé au printemps dernier, appelant au réveil de la société mexicaine.
Max Milo (286 p., 18 euros).
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