Les tribulations du multiplicateur
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
Le consensus en faveur des plans de relance budgétaire pour soutenir la croissance mondiale est quasi-total: même le très libéral juge Richard Posner reconnaît qu'ils sont "la réponse la plus intelligente" aux difficultés actuelles. Une exception notable est celle de William Buiter pour qui le financement des déficits passés et actuels appelle à long terme à un accroissement des recettes de l'Etat, tandis que le déséquilibre extérieur des Etats-Unis rend nécessaire une hausse de l'épargne des ménages. Autrement dit, les politiques actuelles, qui vont dans les directions exactement opposées de hausse des déficits et d'appel à la consommation, ne sont pas tenables.
Un des effets bénéfiques attendus des plans de relance, c'est leur effet multiplicateur sur l'activité: pour un euro dépensé, le PIB s'accroît de plus de 1 euro. En effet, l'argent dépensé par l'Etat est perçu par une première personne, qui la dépense, puis celle qui reçoit cet argent le dépense à son tour, etc.
Pour la France, Olivier Bouba-Olga estime l'effet multiplicateur des dépenses à 1,23. A ce niveau, comme le remarque Alexandre Delaigue, pour que le plan français atteigne son objectif de création de 150 000 emplois, il faudrait que les ménages dépensent 200% de leur revenu! Impossible.
Dani Rodrik remarque qu'une façon simple d'accroître le multiplicateur est d'augmenter les barrières douanières pour réduire les importations. Ainsi, tout l'argent dépensé profite à l'économie nationale. La seule solution pour éviter le dilemme protectionniste est de faire en sorte que tous les pays pratiquent simultanément une politique de relance. Mais même les Européens n'y sont pas parvenus, comme le note Paul Krugman.
Pour l'économiste américain, le problème n'est pas le montant des déficits publics, mais le risque de déflation, c'est-à-dire la baisse des prix. Dans cette situation, les ménages et les entreprises attendent que les prix baissent encore, donc retardent leurs achats, ce qui aggrave la récession. Ce risque est d'autant plus grave que, la Fed ayant ramené ses taux d'intérêt à zéro, la politique monétaire est allée au bout de ses possibilités. Dans cette situation de "trappe à liquidité", que le Japon a connu durant les années 1990, la politique monétaire devient impuissante. Tout l'argent supplémentaire injecté est conservé par les banques (sous forme de réserves accrues) ou par les individus qui le placent sur leurs comptes courants.
Retenant un niveau pour le multiplicateur aux Etats-Unis de 1,5, Krugman estime que les 775 milliards de dollars de dépenses annoncées par Barack Obama ne vont permettre une baisse du taux de chômage que de 1,7 point (2 points selon les estimations de l'équipe Obama). Pour Krugman, le plan Obama est volontairement modeste, de façon à obtenir les votes nécessaires des Républicains au Sénat. Mais il ne sera pas suffisant: le consensus des prévisions prévoit un chômage à 8,4% en 2010. A ce moment là, les critiques redoubleront à l'égard des dépenses publiques inefficaces. Krugman craint que, en faisant trop peu, l'Administration Obama mine le soutien dont l'intervention publique bénéficie actuellement aux Etats-Unis.
En attendant, on se réjouira de lire que les hausses d'impôts prévues par Barack Obama sur les très hauts revenus inciteront le très libéral Gregory Mankiw à travailler moins, et donc à passer plus de temps avec ses enfants.
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
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