Le démantèlement de l'Etat démocratique Par Ezra Suleiman
Seuil, (401 p., 24 euros)
François Guilbert
Alternatives Internationales n° 026 - juillet 2005
Depuis un quart de siècle, Ezra Suleiman, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris et à l'université de Princeton, où il dirige le département des études européennes, dissèque notre vie démocratique (Vie et mort de la démocratie, Dalloz, 2004) et le fonctionnement de nos élites (Les hauts fonctionnaires et la politique, 1976; Grands corps et grandes écoles, 1979; Les notaires, 1987; Le recrutement des élites en Europe, 1995). Après une douzaine de livres, dont la moitié a été traduite en français, il s'interroge sur le sens politique, pour ne pas dire idéologique, de la critique systématique dont fait l'objet l'Etat aujourd'hui, aux Etats-Unis, en Europe et au Japon.Et s'inquiète que l'étude de l'administration pu-blique demeure un des domaines les plus sous-développés des sciences politiques. Il souligne ce paradoxe des temps modernes: en Europe orientale et dans tous les espaces politiques post-totalitaires, les Occidentaux encouragent les sociétés libérées à se doter d'un véritable Etat de droit, alors qu'ils en dénoncent les coûts voire l'inefficience pour eux-mêmes.
Critiquant avec méthode les termes de la "nouvelle gestion publique" -la tentation de déplacer les hauts-fonctionnaires au gré des alternances politiques, la délégation des services publics à des firmes privées…-, il affirme avec conviction que l'Etat n'est pas un concept dépassé. Son autorité renforce même nos libertés, ajoute-t-il. Dès lors, il dénonce les réformes qui ne visent qu'à saper l'autorité politique et les stratégies qui hypothèquent la capacité du service public à se mettre au service de tous. Faisant siennes les idées de Joseph Schumpeter, il considère qu'une société démocratique a besoin de disposer d'un appareil d'Etat performant pour préserver sa démocratie. Il pourfend l'idée très répandue, selon laquelle nous serions condamnés à vivre dans une "culture populaire du mauvais gouvernement". Et n'accepte pas l'idée qu'une bureaucratie professionnelle serait indispensable pour la mise en place et le développement d'un Etat démocratique, mais pas pour son maintien. Comment, plaide-il, un gouvernement et des dirigeants raisonnables pourraient-ils préserver leur légitimité s'ils se privent eux-mêmes des moyens d'être efficaces? Le chercheur américain né en Irak craint que si l'Etat ne trouve pleinement sa place, la société toute entière ait bien des difficultés à exister en tant que collectivité et à ne pas se réduire à une somme d'individualismes. Pour nous convaincre de nos errements et de nos "petits" calculs immédiats, Ezra Suleiman dépeint alors bon nombre de nos contradictions, notamment hexagonales. Exemples à l'appui, il s'étonne que les Français critiquent une centralisation excessive, mais rejettent la régionalisation qui permettrait d'en sortir. Nourri de philosophie weberienne, il conclut que l'Etat demeure non seulement le principal gardien de l'ordre et de la sécurité, mais aussi de l'harmonisation sociale. Il est donc illusoire d'espérer, avec certains libéraux, gouverner sans gouvernement et dangereux de restreindre la définition de la démocratie.
Seuil, (401 p., 24 euros)
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