La mort d'une école de pensée
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 288 - février 2010
Fondée par Milton Friedman et George Stigler dans les années 1960, "l'école de Chicago" était parvenue, grâce notamment à Robert Lucas, à mettre fin à l'hégémonie keynésienne, pour la remplacer par une fiction théorique dans laquelle les individus sont toujours rationnels et les marchés toujours efficaces (1). Paul Krugman est heureux de nous annoncer le décès de cette école qui avait dominé la science économique mondiale.
Aujourd'hui, l'un des leaders de l'université de Chicago, John Cochrane, en est réduit à attribuer la crise financière à… un discours prononcé par George Bush, qui aurait semé la panique sur les marchés. Pourtant, comme le relève le keynésien Brad DeLong, même dans le cadre de la théorie des marchés efficients (selon laquelle seules les "surprises" ont un impact sur le prix des actions), il est impossible qu'un discours puisse avoir un tel impact. D'ailleurs, Richard Posner, l'un des piliers de Chicago, admet que, avec la crise, "Keynes est de retour".
Certes, les modèles théoriques de l'école de Chicago - trop abstraits - ont peu influencé les politiques économiques, ainsi que le remarquait Gregory Mankiw, ancien conseiller de George Bush. En revanche, ils ont réduit au silence leurs opposants au sein des universités - en tout cas dans les plus prestigieuses. Au point que, dans son réquisitoire contre les dysfonctionnements de la science économique, source d'un intense débat depuis, Paul Krugman n'a consacré que deux phrases aux "quelques économistes nageant à contre-courant".
Ce dédain suscite la juste ire de James Galbraith, professeur à l'université du Texas et économiste institutionnaliste influent aux Etats-Unis. James Galbraith rappelle que des économistes tels que Dean Baker, directeur du Center for Economic and Policy Research, un institut progressiste de Washington, avait détecté dès 2002 la bulle immobilière. Comme le note James Galbraith, "les institutions et les relations économiques sont en général stables", et non pas instables comme le présupposent les libéraux. Ainsi, une forte hausse des prix des logements par rapport à leurs niveaux habituels sera l'indice d'une bulle spéculative.
C'est ainsi que Robert Parenteau et d'autres chercheurs du Levy Economics Institute avaient alerté, en 2007, sur le niveau "alarmant" de l'endettement des ménages américains. Ils prédisaient qu'un retour à des niveaux d'épargne "normaux" impliquerait une hausse de l'épargne des ménages, donc une baisse de leur consommation, entraînant une forte chute de la demande, et donc du chômage, ce qui a eu lieu.
James Galbraith cite enfin les héritiers de Hyman Minsky, décédé en 1996 et qui avait démontré que l'instabilité de la finance se nourrissait de sa stabilité, les périodes de calme incitant les investisseurs à rechercher des placements plus rémunérateurs, plus risqués, jusqu'à la catastrophe. Ainsi, Gary Dymski, professeur à l'université de Californie à Riverside, avait analysé en 2005 la séparation du marché du crédit immobilier en deux segments, dont l'un était structurellement insolvable, ce qui rendait la crise inéluctable.
En Europe, un groupe d'économistes, dont le Français Jacques Mazier, propose une autre politique économique, fondée sur un partage plus équitable des richesses, une politique macroéconomique donnant la primauté à la lutte contre le chômage et à des services publics étendus. Ce groupe était jusqu'à récemment coordonné par Jörg Huffschmid, professeur à l'université de Brême (Allemagne), analyste des ravages causés par la finance aux systèmes sociaux en Europe et prématurément décédé. Cette chronique lui est dédiée, ainsi qu'à tous ceux qui persistent à nager à contre-courant dans les eaux glacées de l'université.
(1) Voir notre dossier "Les économistes bousculés par la crise", Alternatives Economiques n° 287, janvier 2010, disponible dans nos archives en ligne.
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 288 - février 2010
Notes
(1) Voir notre dossier "Les économistes bousculés par la crise", Alternatives Economiques n° 287, janvier 2010, disponible dans nos archives en ligne.
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Ainsi pour G. Mankiw, 37 000 torturés et plus de 3000 morts au Chili, 20 000 en Argentine, sans parler de l'Uruguay et du Brésil se traduit par peu influencé les politiques économiques c'est dire le crédit (sans mauvais jeu de mot) que l'on peut accorder à ce type d'individu !