La microfinance dans la tourmente (introduction au dossier)
Antoine de Ravignan
Alternatives Internationales n° 052 - septembre 2011
C'est une règle du genre. Les livres vantant les mérites de la microfinance se doivent de débuter par une belle histoire. Qui, comme les contes de fées, commence et finit invariablement de la même manière. Il était une fois Rita, pauvre paysanne ghanéenne qui élevait seule ses cinq enfants. Au moment de la soudure, la période de vaches maigres qui précède la récolte, elle ne parvenait pas à nourrir et soigner les siens, faute de pouvoir emprunter de l'argent, ou alors à des taux prohibitifs auprès des usuriers. Mais grâce à l'ONG qui lui a fourni un crédit de 80 dollars et une formation pour diversifier ses activités et donc accroître ses revenus, Rita a réussi à gagner de quoi mettre un peu d'argent de côté. Elle témoigne : " Ma famille se porte mieux. Nous mangeons mieux. "
Le rapport 2011 de la Campagne mondiale pour l'accès au microcrédit, organisatrice depuis 1997 d'un sommet mondial tenu presque chaque année et dont la prochaine édition se déroulera à Valladolid (Espagne) du 14 au 17 novembre, s'ouvre avec l'histoire de Rita. Mais se poursuit, et ce n'est pas banal, par le drame de Zaheera.
Cette Indienne de l'Etat d'Andhra Pradesh s'est suicidée le 13 septembre 2010. Elle s'était endettée, écrit le rapport, auprès de huit institutions de microfinance (IMF) pour un montant total de 2 400 euros, alors que ses revenus étaient de 9 euros par semaine en moyenne. Harcelée par les agents de crédit et par son entourage mais incapable de rembourser, elle a préféré mettre fin à ses jours, laissant derrière elle quatre enfants [1].
Les doutes émis sur les capacités de la microfinance à tirer ipso facto des millions d'individus de la pauvreté ne datent pas d'hier. Cela fait bien longtemps que nombre de chercheurs en soulignent, à côté d'indéniables réussites, les échecs et les limites : les emprunteurs s'endettent souvent davantage pour consommer que pour produire, tandis que leurs investissements productifs ne sont pas nécessairement couronnés de succès [2]. Mais qu'une campagne mondiale se proposant de lutter contre la pauvreté grâce à la diffusion du microcrédit [3] et réunissant Etats, agences d'aide, acteurs financiers et ONG rabote sa langue de bois au point d'écrire en préambule de son dernier rapport que " le microcrédit à lui seul n'est souvent pas suffisant " en dit long sur la profondeur de la crise de confiance à laquelle il est confronté depuis près d'un an.
C'est en effet à partir de l'automne 2010 que l'opinion occidentale commence à découvrir qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de la microfinance. Après le scandale du surendettement qui secoue l'Inde (lire p. 66), révélé par le New York Times le 17 novembre, la chaîne de télévision norvégienne NRK diffuse le 30 novembre un documentaire dénonçant les faces sombres du microcrédit, dans lequel la Grameen Bank, dirigée par le très médiatique Mohammed Yunus, est épinglée. Une publicité dont le gouvernement bangladais profitera pour attaquer celui qui est présenté dans le monde entier comme le père du microcrédit. L' " affaire Yunus " (lire p. 66) fait alors le tour du monde et va être l'occasion pour bien des médias de brûler ce qu'ils ont autrefois adoré : il n'est plus question que de petits emprunteurs surendettés poussés au suicide par des agents de crédit aux méthodes infâmes employés par des IMF qui se font de l'argent sur le dos des pauvres.
Que s'est-il passé ? La microfinance - le fait de fournir des services financiers adaptés aux pauvres et exclus de ce fait de l'accès aux banques - a connu un essor spectaculaire depuis le début des années 2000. Ou plus exactement le microcrédit, puisque l'offre d'autres services microfinanciers tels l'assurance, la collecte et la rémunération de l'épargne ou le transfert d'argent reste très limitée. Les institutions offrant des microprêts - ils peuvent varier de quelques dizaines à quelques milliers d'euros, pour des durées de quelques semaines à quelques mois (rarement plus de deux ans) - ont vu le nombre total de leurs clients passer de 13 millions en 1997 à plus de 190 millions en 2009.
Au départ, le développement du microcrédit est financé par l'aide publique et privée (la Banque mondiale, de grosses ONG américaines…), dans un contexte où triomphe l'idéologie libérale selon laquelle l'aide aux gouvernements du Sud est délivrée en pure perte : mieux vaut réveiller le chef d'entreprise qui sommeille en chaque pauvre. Mais l'explosion du nombre d'IMF et de leurs clients (voir graphique) le doit désormais beaucoup à la ruée des investisseurs commerciaux privés qui drainent l'épargne des ménages des pays riches via, entre autres, les fonds éthiques. Si au total le stock des capitaux étrangers privés est encore très inférieur aux fonds de l'aide publique internationale, 6,7 milliards de dollars fin 2009 contre 14,6 milliards, sa croissance est nettement plus rapide : 33 % contre 11 % entre fin 2008 et fin 2009.
Car prêter aux pauvres est aussi - sinon d'abord - un placement sûr et profitable. Sûr, car le pauvre, toujours en quête de crédit, a intérêt à conserver le créancier dont les taux sont les plus attractifs afin de pouvoir continuer à lui emprunter de l'argent. C'est la véritable raison pour laquelle, dans cette industrie, les impayés sont en règle générale si rares. Profitable, car tant que ses taux continuent d'attirer la clientèle, une IMF peut imposer un loyer de l'argent plus élevé que ne le justifient ses coûts. Certes, gérer un grand nombre de transactions portant sur des montants minimes et dans des conditions souvent difficiles impose aux IMF des charges unitaires plus lourdes que pour les banques classiques, d'où des taux d'intérêt structurellement plus élevés. Mais bien souvent cette contrainte n'explique pas tout (lire entretien p. 70-71).
Les capitaux privés ont par ailleurs afflué là où il était le plus rentable de les placer : dans les villes (les coûts opérationnels y sont moindres que dans les zones rurales reculées), là où les " bons " clients sont nombreux et là où le microcrédit était déjà structuré (ce qui réduit ses coûts de développement). De fait, la géographie de l'investissement microfinancier privé est bien loin de coïncider avec celle de la pauvreté : en 2009, l'Afrique et l'Asie du Sud réunies accueillaient moins de 20 % des actifs privés, contre plus de 60 % pour l'Amérique latine, l'Europe et l'Asie centrale (voir graphique p. 64).
Cette concentration de l'investissement a parfois entraîné une suroffre de crédit par des IMF désormais en concurrence et, de ce fait, de moins en moins regardantes sur les conditions d'octroi de leurs prêts. Le crédit facile a poussé de nombreux clients dans le surendettement et, comme la crise des subprimes aux Etats-Unis, conduit à des impayés qui ont éclaté dès 2008 en Bosnie-Herzégovine (voir ci-contre), au Maroc, au Nicaragua et au Pakistan, avec dans ces deux derniers pays l'éclosion de mouvements de clients en colère décidés à ne plus rembourser. Une dérive permise par le laisser-faire des autorités dans les pays d'accueil - qui n'ont par exemple pas interdit l'endettement croisé des clients auprès d'une multiplicité d'IMF - et par la gourmandise des investisseurs étrangers. Ces derniers n'ont par ailleurs pas vu venir la crise, ayant délégué à des agences spécialisées [4] le soin de leur désigner les " bonnes " IMF, notées sur la base de critères tels que le taux de retour sur investissement et non une observation fine des pratiques de crédit.
Nombre d'acteurs de la microfinance en appellent aujourd'hui à plus de régulation. Mais continuent souvent d'occulter deux réalités. Le fait, d'abord, que la microfinance laisse largement de côté le gros de la population très pauvre, c'est-à-dire la paysannerie. Il est en effet nettement moins rentable de financer le développement agricole que les activités à cycle très court des commerçants et artisans informels des villes du Sud. Le fait, ensuite, que le microcrédit n'a jamais fourni la preuve de sa capacité à sortir les pauvres de la pauvreté. Les études dites " randomisées " réalisées ces dernières années, consistant à comparer un échantillon d'emprunteurs et de non-emprunteurs choisis au hasard, n'ont pas révélé des écarts significatifs de revenus. Rien de très surprenant à cela. Si le microcrédit est indispensable car il permet de sortir de l'exclusion financière, comme dans le cas de Rita dont les revenus sont non seulement faibles, mais irréguliers, et de répondre à des besoins urgents de trésorerie, ou comme dans le cas de Sheila, commerçante dans un bidonville brésilien (lire p. 68), de faire fructifier une activité, il ne peut créer en lui-même les conditions du développement. Ce n'est pas tant le microcrédit qui permet de sortir de la pauvreté que l'investissement dans l'éducation, les infrastructures de santé et de transport, la réduction des inégalités, le soutien à l'agriculture, aux PME et à l'industrie, la constitution d'espaces régionaux protégés permettant d'offrir ses chances à l'économie locale, le renforcement de la capacité de l'Etat à collecter l'impôt et le redistribuer efficacement… Autant de domaines qui en appellent bien davantage à l'action collective qu'à l'initiative individuelle. Ce qui n'enlève rien à la pertinence de la microfinance… pour autant qu'elle s'inscrive dans une vraie politique de développement et non dans la perpétuation de l'économie informelle.
Article issu du dossier Développement : la microfinance dans la tourmente
Antoine de Ravignan
Alternatives Internationales n° 052 - septembre 2011
Notes
- (1) Etat de la campagne du sommet du microcrédit, rapport 2011 (www.microcreditsummit.org).
- (2) Voir " Grameen Bank : quand le voile se déchire ", Alternatives Internationales, n° 2, mai 2002.
- (3) Objectif : toucher 175 millions de très pauvres avant 2015. Ils étaient 128 millions fin 2009 (voir graphique).
- (4) Au nombre de quatre : Planet Rating, Microrate, Microfinanza et M-Cril.
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