La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, Sous la dir. de Nicolas Bancel,Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire
La Découverte, (260 p., 20 euros)
Pierre Grosser
Alternatives Internationales n° 027 - septembre 2005
Depuis une dizaine d'années, les maîtres-d'oeuvre de ce livre collectif multiplient les contributions pour montrer à quel point la France et les Français restent imprégnés de la culture coloniale. Le discours racial et racialisant sur les colonisés de naguère se reproduit souvent aujourd'hui à l'égard des immigrés et des Français qui ne seraient pas "de souche". La France a passé la fin du XXe siècle à s'autocélébrer, à faire des "lieux de mémoire" franco-français de véritables totems, à nourrir une nostalgie malsaine pour la République et la nation. Certes, dans son travail de mémoire, elle ne peut occulter ses actes d'antisémitisme, mais l'histoire coloniale ne bénéficie pas du même traitement. Contrairement à la Grande-Bretagne, par exemple, où cette histoire traverse le débat politique, la France se montre particulièrement rétive à s'interroger sur le rôle de l'Autre dans sa construction identitaire.
Des historiens avaient montré que la IIIe République avait, par certaines de ses dimensions, préparé Vichy. Dans ce livre, elle est indissociable de l'entreprise coloniale. Pas seulement par ce qu'elle a fait (et les auteurs s'insurgent à juste titre contre la récente loi enjoignant les enseignants à faire miroiter la face rose de la colonisation), mais par ce qu'elle a été, entre autres avec son idéologie scientiste. Aujourd'hui encore, derrière la façade universaliste, existe, comme aux Etats-Unis, un racisme bien ancré. L'un des mérites de cet ouvrage est de montrer comment, dans l'humanitaire, dans le sport ou dans les discours sur la banlieue ou l'Afrique, affleure un épais substrat de considérations raciales. Le chapitre sur ces héritages dans la politique extérieure française aurait, à ce titre, mérité d'être plus développé.
Qui veut comprendre la société française actuelle doit donc lire cet ouvrage. Quitte à se dire que le travail risque d'être long pour écorner nos belles statues républicaines et nationales, invoquées chaque fois que plane le "danger" d'une trop grande diversité, que la France valorise pourtant sur la scène internationale. Un regret toutefois. Il fallait montrer que la fracture coloniale joue encore, et que la France est loin d'être guérie. Mais il aurait été appréciable d'intégrer dans ce tableau l'apport positif des métissages, des réappropriations culturelles à l'oeuvre dans les sociétés française et francophones. Un domaine qui semble hélas intéresser les seuls chercheurs anglo-saxons (1). La remarquable contribution d'Achille Mbembe pose la question de la démocratie cosmopolite. Ne pourrait-elle pas commencer par élargir le choix des oeuvres littéraires étudiées dans les écoles? Et inscrire l'enseignement de l'histoire nationale dans l'histoire du monde?
(1) Parmi un nombre très important d'ouvrages, citons Francophone Postcolonial Studies. A Critical Introduction, sous la dir. de Charles Fordsick et David Murphy, Arnold (Londres), 2003.
La Découverte, (260 p., 20 euros)
Notes
(1) Parmi un nombre très important d'ouvrages, citons Francophone Postcolonial Studies. A Critical Introduction, sous la dir. de Charles Fordsick et David Murphy, Arnold (Londres), 2003.
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