L'illusion communautaire
Sandrine Tolotti
Alternatives Internationales Hors-série n° 003 - décembre 2005
Plus la planète se mondialise, plus les particularismes s'affirment. Qu'ils soient nationaux, ethniques, culturels ou religieux. Ce retour en force du local face au global est un réflexe de défense. Mais il est porteur de tous les dangers.
C'était il y a dix ans et la coïncidence frappe. Décembre 1995: partout en France, des milliers d'hommes et de femmes se réchauffaient au-tour de braseros, en grève contre une réforme de la Sécurité sociale qu'ils percevaient comme le début de la fin de l'Etat protecteur. Une décennie plus tard, alors que les gouvernements ont régulièrement échoué à proposer des réformes qui les rassurent, une majorité de Français rejette le projet de Constitution européenne. Sanctionnant moins le texte que le bilan d'une construction vue comme incapable d'abriter ses peuples des vents mauvais de la mondialisation. A l'évidence, l'intégration des Etats dans le marché mondial, assortie d'un sentiment d'alignement politique, social voire culturel des nations, est source d'angoisse sociale, politique, identitaire; les citoyens aspirent à de nouvelles médiations. En 2005 comme en 1995, l'on cherche refuge. Mais quand le supranational apparaît une miniature d'un global qui inquiète, à quoi bon l'Europe? La tentation est forte du repli sur un connu plus sûr par défaut: l'Etat-nation. Illusoire asile, tant les logiques de la mondialisation tailladent la souveraineté, mais qui dit l'absence d'alternative. Aucun autre territoire d'action politique n'apparaît pour l'heure à la fois efficace et désirable.
La petite aiguille du local donne donc un rythme de plus en plus saccadé à la grande horloge du "temps mondial" dont parle l'historien Wolfram Eberhard repris par le politologue Zaki Laïdi. Cet étrange ballet des deux aiguilles n'a d'ailleurs rien de nouveau. Voilà longtemps déjà que les observateurs soulignent à quel point le rétrécissement du monde ne conduit ni à l'abolition des territoire ni à la fin des particularismes. Au milieu des années 90 déjà, alors que se répandait le grand récit de la mondialisation, il fallait se rendre à l'évidence: certains pays de la planète -la Chine au premier chef- échappaient à la logique dominante de la démocratie de marché; et même ceux qui communiaient dans le nouvel imaginaire le déclinaient à l'infini, y injectant à l'envi l'expression de leurs différences. Comment s'en étonner? Depuis que l'Inde a acclimaté le système de Westminster, nous savons qu'il existe plusieurs versions de la démocratie; depuis que l'on connaît les caractéristiques du modèle rhénan, la diversité du capitalisme ne fait aucun doute; et depuis que les films asiatiques ont conquis les écrans occidentaux, l'américanisation ne paraît plus le seul avenir du monde. Les travaux du sociologue Ronald Inglehart sur les valeurs ont beau souligner la convergence des sociétés industrielles, ils rappellent aussi la multitude des variantes de la modernisation: "Les traditions religieuses et historiques ont laissé un patrimoine étonnamment durable, qui continue à différencier les zones culturelles sur un large éventail de normes religieuses, politiques, économiques, sociales et sexuelles." (1) La coca-colonisation est un mythe.
Les sociétés se différencient à mesure qu'elles se ressemblent. Ce gigantesque mouvement d'hybridation porte un nom: la "glocalisation". Ceux qui avaient prédit, pour la redouter ou s'en féliciter, l'uniformisation du monde, doivent se rendre à l'évidence. Comme Fernand Braudel l'avait annoncé, "la civilisation industrielle" exportée par l'Occident n'est qu'un des traits de la civilisation occidentale. En l'acceptant, le monde n'accepte pas, du même coup, l'ensemble de cette civilisation, au contraire." (2) Les logiques de la mondialisation se conjuguent donc au "singulier pluriel". Pour le meilleur: le dialogue des cultures, le développement de la Chine, la diversité des choix de société…
Pour le pire aussi. Tout se passe comme si la mondialisation exacerbait les formes d'affirmation de soi, au niveau des Etats comme au niveau des sociétés. Partout, le national prend sa revanche sur le régional et le global. En Asie et en Amérique latine, comme en Europe, l'interdépendance économique croissante va de pair avec le retour du chacun pour soi, non parfois sans relents nationalistes. L'Asie, écartelée entre intégration économique et désintégration politique, est emblématique à cet égard. Comme l'écrit Bertrand Badie, "nous avons trop vite oublié que les espaces régionaux se transforment, à mesure qu'ilss'affirment, en champs clos de rivalités où chacun cherche d'abord à contenir l'autre". (3) Curieux paradoxe que ce retour volontariste des Etats-nations, au moment même où la souveraineté est minée de toute part. Mais le paradoxe n'est sans doute qu'apparent. L'on peut se demander si l'espace national n'est pas en train de se transformer peu à peu en un nouvel espace identitaire, la nation étant de plus en plus désirée -a contrario de la réalité- comme un corps culturel homogène: le réinvestissement religieux du nationalisme américain en témoigne. Si cette tendance se confirmait, nous serions bien loin de l'esprit de ses origines, rappelé récemment par Pierre Rosanvallon: "L'Etat-nation est né non pas comme une homogénéité en grand, mais comme un universalisme en petit: il ne s'agissait pas de mettre en commun des similitudes mais de rendre viable sur un espace restreint l'idéal d'universalité." (4)
A l'unisson, les particularismes conquièrent aussi les sociétés. Le langage de la contestation emprunte de plus en plus souvent à l'identité. Surtout quand la polarisation croissante des revenus, à l'heure où la mondialisation des communications permet de se comparer, fait de l'injustice une insulte, une humiliation à venger. Le repli sur toutes les formes de patrie tente donc chaque jour davantage ceux qui se sentent victimes du nouvel ordre des choses. Cette montée de fièvre identitaire emprunte d'innombrables voies: la montée en puissance des mouvements indigénistes -plus ou moins fermés- en Amérique latine; l'indépendantisme québécois; l'ethnicité ivoirienne; les sectes religieuses américaines; le militantisme islamique… La "communauté" est la nouvelle grammaire du monde. Partout, les hommes reconstruisent mentalement des murs. Et les mobilisations politiques s'inscrivent dans des terroirs. En Palestine, comme le souligne Jean-François Legrain, "le localisme est le premier ressort de la mobilisation politique. On ne se bat pas pour des idées, mais pour des terroirs, des clans, des réseaux de solidarité restreints". (5) L'insurrection palestinienne est à la fois une révolte locale, et un mouvement nationaliste, tout en symbolisant aussi aux yeux de bien des musulmans de la planète, la résistance aux injustices qui leur sont faites.
Car la revanche du local n'est nulle part l'antithèse du global; elle en est à la fois le fruit et l'une des modalités. La sociologue Saskia Sassen a montré à quel point le capitalisme mondialisé s'ancrait dans des lieux particuliers, à commencer par les grandes métropoles mondiales. Et cette spatialisation du global vaut tout autant sur le plan politique. De nombreuses mobilisations possèdent à la fois une double dimension. Alors, la violence se "glocalise" aussi. Et comment ne pas lire à cette aune la récente éruption des banlieues françaises? Dans ces espaces où se combinent le statut -réel ou imaginaire- d'étranger et la pauvreté, où le chômage des jeunes dépasse de loin la moyenne nationale, se sont en effet formées des communautés, qui font à la fois référence au voisinage et à une appartenance arabo-musulmane qui prend son sens à l'échelle mondiale.
Nous assistons, en somme, à une véritable mondialisation des localismes. La sensation de chaleur que procure le néo-communautarisme est pourtant à la fois incendiaire et illusoire. Aucune tribu d'aucune sorte ne peut lutter seule contre le sida, gérer les mouvements migratoires, ou combattre le réchauffement climatique.
(1) "Choc des civilisations ou modernisation culturelle du monde?", Le Débat n°105, 1999.
(2) Grammaire des Civilisations, Flammarion, 1993.
(3) L'Etat du monde 2006, La Découverte.
(4) Entretien Alternatives Internationales, mai 2005.
(5) Entretien. Alternatives Internationales n°17, octobre 2004.
Sandrine Tolotti
Alternatives Internationales Hors-série n° 003 - décembre 2005
Notes
(1) "Choc des civilisations ou modernisation culturelle du monde?", Le Débat n°105, 1999.
(2) Grammaire des Civilisations, Flammarion, 1993.
(3) L'Etat du monde 2006, La Découverte.
(4) Entretien Alternatives Internationales, mai 2005.
(5) Entretien. Alternatives Internationales n°17, octobre 2004.
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