L'envers des mots
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 024 - mai 2005
C'est un empressement qui ne laisse pas de surprendre. Les adversaires de gauche du Traité constitutionnel jurent (presque) tous qu'ils voteraient le texte des deux mains s'il allait plus loin et plus vite. S'il donnait sans tarder la réalité du pouvoir au peuple des vingt-cinq Etats membres. S'il instituait, ici et maintenant, un véritable Etat européen où la majorité des citoyens déciderait ensemble des choix politiques de la communauté. Pourquoi tant de hâte tout à coup? Ceux qui prônent ce grand bond en avant mesurent-ils les conséquences potentielles de leur postulat? Prenons quelques exemples. Nos fédéralistes tout frais sont-ils prêts à ce que la communauté des citoyens européens décide de supprimer l'exception culturelle?
Après tout, c'est surtout la France qui s'y accroche. Sont-ils disposés à mettre aux voix de toute l'Europe le contenu de la laïcité alors même que les rapports entre religion, Etat et société varient considérablement d'un pays à l'autre du continent? Sont-ils favorables à ce que le Président d'un exécutif européen élu au suffrage universel direct décide de l'emploi des armes nucléaires basées en France?
Il ne sert à rien de se payer de mots et de rhétoriques maximalistes. Que cela nous chagrine ou pas, les citoyens des vingt-cinq pays membres restent pour l'heure attachés à ce qu'ils connaissent et à ce qui les rassure, leurs Etats-nations. Cela ne les empêche pas, pour autant, d'être attirés par l'idéal de l'Union. Et c'est bien l'intelligence de la construction européenne que de combiner sans heurts ces deux identités, l'ancienne et la nouvelle, en une seule architecture institutionnelle dont l'originalité nous désarçonne parce qu'elle ne ressemble pas à celle de nos Etats. Grâce à cette construction inévitablement bigarrée, nos gouvernements sont peu à peu contraints de dépasser la stricte défense de leurs intérêts nationaux et d'accepter
des compromis, fussent-ils laborieux. Chaque réforme de l'Union permet, parallèlement, de donner davantage de pouvoir au Parlement, porte-parole d'un peuple européen en lente formation. Lorsque les citoyens des pays membres de l'Union auront suffisamment appris à débattre, à négocier, à se coaliser par-dessus leurs frontières et leurs gouvernements, peut-être décideront-ils de se fondre en une seule communauté politique. Mais l'heure n'est manifestement pas venue. Ceux qui réclament un seul Etat et tout de suite posent une exigence hors de portée. Ce maximalisme traduit au mieux une excusable méconnaissance de la réalité. Au pire, une tentative de dissimuler un souverainisme viscéral sous une rhétorique généreuse.
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 024 - mai 2005
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Extension d'accès aux archives -
Cédérom d'archives -
Mon espace personnel -
Tous les livres de la collection Alternatives Economiques
-
Collection pédagogique
- Qui sommes-nous ?
- L'association des amis d'Alternatives Internationales
- Conditions générales de vente



























Commenter cet article










