Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971)
La Découverte (742 p., 25 euros).
Yves Hardy
Alternatives Internationales n° 050 - mars 2011
Comment écrase-t-on dans la plus grande discrétion un mouvement de libération nationale ? C'est à cette question dérangeante concernant le Cameroun, avant et après son accession à l'indépendance, que répond ce livre, fruit d'une enquête collective fouillée de quatre années. Au départ, une inquiétude du pouvoir colonial virant à la paranoïa : l'Union des populations du Cameroun (UPC), formation politique née dès 1948 et porteuse des aspirations nationalistes, est vite diabolisée. D'emblée suspecte, car elle ose brandir le nom de " Kamerun !" - celui que les Allemands avaient donné au pays quelques décennies plus tôt, avant son partage entre le Cameroun français et le Cameroon britannique -, l'UPC incarne peu après " le péril rouge ". Elle apparaît ainsi aux yeux de Roland Pré, haut-commissaire de la France au Cameroun au mitan des années 50, comme l'agent local " de la politique soviétique dans le monde, agissant pour le compte du Kominform " ! Pur phantasme qui justifie le recyclage des doctrines de contre-insurrection concoctées en Indochine et en Algérie.
Dès lors, l'armée française recourt à la stratégie de la tension et aux pires méthodes répressives. Opérations de " nettoyage " à répétition dans l'Ouest, en particulier les régions de la Sanaga-Maritime et du pays bamiléké. Sévère bilan de cette guerre camouflée: plusieurs dizaines de milliers de victimes. Pour effrayer les villageois, les rebelles les plus connus sont torturés, puis décapités, avant que leur tête soit exposée en public, sur les marchés. L'armée, approuvée par les politiques - Pierre Messmer, Michel Debré, et bien sûr, Jacques Foccart - ne rechigne pas non plus à l'assassinat des leaders nationalistes. Um Nyobè, le charismatique secrétaire général de l'UPC, qui a pris le maquis, tombe dans un guet-apens en septembre 1958. Félix Moumié, le président du parti, est, lui, empoisonné le 15 octobre 1960, dans un restaurant genevois : un agent du service action du SDECE verse une dose mortelle de thallium dans son verre !
L'étonnant est que les Français n'aient presque rien su de ces affrontements impitoyables. Certes, au même moment, le conflit algérien retenait l'attention des médias. Tout de même, comment la consigne du chef des opérations militaires, le lieutenant-colonel Lamberton - " Il faut faire régner le silence " -, a-t-elle pu si facilement s'imposer ? Le Monde, L'Aurore ou L'Express ne sont jamais allés à la rencontre des combattants camerounais. Quant à l'envoyé spécial du Figaro, Max Olivier-Lacamp, Prix Albert Londres, il tourne en dérision " une obscure guérilla à base de sorcellerie "…
Autre volet passionnant de l'ouvrage, le Cameroun comme " laboratoire françafricain ". L'indépendance, le 1er janvier 1960, s'accompagne de la signature d'accords secrets de coopération civils et militaires, qui sont autant de dénis de souveraineté. Les conseillers techniques français continuent partout de faire la loi. Symbole de ces " relations incestueuses ", Yvon Omnès, ambassadeur de France de 1984 à 1993, devient du jour au lendemain conseiller à la présidence camerounaise. Les présidents Ahmadou Ahidjo (1960-1982), ex-télégraphiste, puis son successeur Paul Biya, " spécialiste de la distraction des deniers publics ", sont décrits comme des personnages falots, simples marionnettes manipulées par Paris. Vingt-neuf ans plus tard cependant, Paul Biya tire toujours les ficelles à Yaoundé…
La Découverte (742 p., 25 euros).
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