Suède : touche pas à mon modèle

Göran Von Sydow, Chercheur au Swedish Institute for European Policy Studies (Stockholm). | Alternatives Internationales n° 036 - septembre 2007
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Convaincus que leur modèle ne peut s'exercer que dans l'Etat-nation, les Suédois se méfient de l'Union. Mais dès qu'ils peuvent en tirer des bénéfices, leur européanisme s'affirme, pragmatique.

La presse tabloïde suédoise l'a clamé au début de l'été: "Grâce à l'Union européenne, l'importation de l'alcool sera enfin libre!". La Cour de justice européenne vient de lever les restrictions grâce auxquelles l'Etat avait maintenu des prix élevés sur le fruit défendu préféré des Suédois. De tels événements expliquent la cote actuelle de l'Union en Suède: selon les sondages réalisés par l'université de Göteborg, 43% de la population déclarent que l'adhésion est "une bonne chose". Un taux des plus faibles en Europe, mais des plus élevés en Suède depuis son entrée dans l'Union en 1995. A l'époque, le oui l'avait emporté avec 52% des suffrages seulement lors du référendum d'adhésion.

Cette récente hausse de popularité tient à l'analyse des effets concrets de l'adhésion, considérée comme bénéfique pour les exportations du pays et les prix des produits alimentaires. L'"européanisme" des Suédois est ainsi: pragmatique, déchargé de symboles, dépourvu de visions utopiques et de liens affectifs. Car au fond d'eux-mêmes, les Suédois peinent à s'identifier comme Européens. Plus que d'autres pays, ils voient dans la nation le foyer privilégié de leur identité, d'où leur méfiance à l'égard d'un approfondissement du processus d'intégration. En revanche, l'élargissement, à la Turquie notamment, les enthousiasme, car il agrandirait le marché unique au profit des exportations suédoises. Ce scepticisme à l'égard d'une Europe politiquement intégrée est ancien. L'adhésion de la Suède à l'Union a été tardive et difficile à accepter, notamment pour le Parti social-démocrate, qui domine la vie politique depuis 1932. Ces doutes étaient fondés sur deux spécificités politiques du pays: son modèle social que la Suède considère intrinsèquement supérieur à celui des autres pays européens et sa politique de neutralité. Ils ont formé ensemble la trame d'un "grand récit" de la souveraineté nationale dans les décennies d'après-guerre, époque à laquelle de leur côté les "pères fondateurs" de l'Europe posaient les premières pierres du projet communautaire.

Neutre pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suède n'a pas participé à cette expérience dont l'objectif était d'empêcher les anciens belligérants de s'affronter à nouveau. Et les pays dont elle se sent culturellement proche (ses voisins scandinaves, la Grande-Bretagne) n'étaient pas non plus de la partie. D'où la vision d'une Union dominée par les chrétiens-démocrates, catholiques surtout.

Malgré toutes ces réticences, l'idée européenne a fini par s'imposer au début des années 90 parce que le pays traversait une grave crise économique et que l'entrée dans l'Union était vue comme une adaptation nécessaire, une concession aux industries exportatrices dont les performances financent l'Etat-providence. Mais les réticences persistent. Aujourd'hui encore, des eurosceptiques présentent l'Union comme un "club catholique" face la luthérienne Suède. Par ailleurs, si les Suédois se montrent plus réceptifs à l'idée d'une politique de sécurité commune, ils restent convaincus qu'une politique réformiste réussie, celle qui a élaboré leur modèle social, n'est possible que dans le cadre d'un Etat-nation. A leurs yeux, les autres Européens ne sont pas dotés du même savoir-faire en la matière. Une intégration politique poussée provoquerait donc un nivellement par le bas du modèle social suédois. Mais celui-ci est en crise: les inégalités progressent. Si des politiques publiques communes contribuent à le remettre sur pied, l'Union convaincra peut-être les Suédois de s'identifier enfin à elle.

Göran Von Sydow, Chercheur au Swedish Institute for European Policy Studies (Stockholm). | Alternatives Internationales n° 036 - septembre 2007
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