Etats-Unis : les précaires dépriment
Max Milo éditions (275 p., 19,90 euros).
Demopolis (380 p., 23 euros).
Sylvain Allemand
Alternatives Internationales n° 039 - juin 2008
Le pays ou tout est possible, où ceux qui travaillent s'enrichissent, où un chômeur retrouve rapidement un emploi. Le pays qui compte les meilleures universités. Le pays qui… Aujourd'hui encore, le modèle américain fascine. Derniers exemples en date: la déclaration d'amour du candidat Sarkozy lors des présidentielles ("Oui, j'aime les Américains, j'aime leur énergie (…), le fait que tout est possible") ou la défense et illustration des Etats-Unis par Bernard-Henri Lévy dans American Vertigo. Chiffres et témoignages à l'appui, Michel Desmurget, chercheur à l'Inserm, entend démonter ces "mythes qui structurent notre vision de l'Amérique moderne". Parmi les pays de l'OCDE, rappelle-t-il, les Etats-Unis n'arrivent qu'en 22e position pour l'espérance de vie, qu'en 23e pour le taux de mortalité infantile; 47 millions d'Américains sont par ailleurs dépourvus d'assurance-maladie… L'auteur ne forcerait-il pas le trait? Ne serait-il pas un antiaméricaniste primaire? Tout le contraire. Son père a combattu aux côtés des G.I. pendant la seconde guerre mondiale, lui-même a vécu près de huit ans au pays de l'Oncle Sam où il a poursuivi ses études. Sa propre fille y est née. L'ouvrage exprime davantage le dépit amoureux d'un chercheur qui crut manifestement au rêve américain. Et encore ce livre a-t-il été achevé juste avant la crise des subprimes…
Paru aux Etats-Unis en 2006, l'ouvrage de Louis Uchitelle, journaliste économique au prestigieux New York Times, ne fait qu'apporter de l'eau à son moulin. Il s'emploie à montrer les effets dévastateurs des quelque 30 millions de licenciements intervenus depuis au moins trente ans outre-Atlantique. Certes, dans l'intervalle, l'économie américaine en a créé autant, si ce n'est plus. Mais à quel prix? L'auteur cite des témoignages de psys qui constatent une montée des pathologies chez des salariés victimes de licenciements successifs. Comment cela se peut-il?, pensera le lecteur, persuadé qu'aux Etats-Unis on est habitué à changer d'emploi comme de chemise. L'autre intérêt de l'ouvrage est de battre en brèche cette autre idée reçue. Retraçant à travers nombre d'exemples concrets l'histoire du management made in USA, il montre la rupture intervenue à la fin des années 1970: jusqu'alors, les chefs d'entreprise s'évertuaient à fidéliser leur main-d'oeuvre, convaincus qu'ils étaient que des salariés confiants dans leur avenir sont plus productifs. Depuis, ces mêmes salariés sont de plus en plus conçus comme des variables d'ajustement.
La faute à Reagan et sa politique de déréglementation? En fait, rappelle Uchitelle, tout commence dès l'ère Carter et s'est poursuivi jusqu'à Clinton qui, après des tentatives de re-réglementation du marché de l'emploi "capitulera" pour ne pas se mettre à dos des entreprises qui se trouvent être aussi les financeurs de campagnes électorales… En cause également, des économistes, qui se sont laissé convaincre que les licenciements sont inévitables dans une économie de plus en plus mondialisée, au point de les justifier à leur tour… Ne désespérant pas de persuader les décideurs qu'ils font fausse route, Uchitelle recommande en conclusion de mieux apprécier le coût global pour les entreprises, mais aussi pour la collectivité, d'une dégradation de la santé mentale des salariés américains.
Max Milo éditions (275 p., 19,90 euros).
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