Esclavage-colonialisme comment écrire l'histoire (introduction du dossier)
Sandrine Tolotti
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
Ernest Renan est bien mort. Le corps du célèbre historien est certes passé depuis un moment déjà de vie à trépas. Mais la disparition de son âme intellectuelle est autrement plus récente. Voilà une vingtaine d'années peut-être que les idées du chantre de la nation française paraissent à jamais disqualifiées. Au crépuscule d'un XXe siècle qui inventa le totalitarisme et sa volonté d'effacer la mémoire pour écrire une histoire à sa botte, au crépuscule d'un siècle qui inventa le génocide, il est devenu impossible de faire pareille apologie du mensonge d'Etat: "L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, déclarait sans ciller l'historien. Et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière des faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques." Le temps n'est plus où la "raison d'Etat" ordonnait le monde.
La fin de la guerre froide a achevé d'ébranler la légitimité d'un système international régi par le cynisme de la Realpolitik. Depuis une vingtaine d'années, la parole est aux victimes. De toutes parts, les demandes de reconnaissance, les exigences de repentance, les revendications de réparation des souffrances subies dans un passé plus ou moins lointain rythment la politique intérieure comme la politique extérieure des Etats. Le phénomène emprunte des cheminements divers, mais partout les blessures du passé s'arriment aux difficultés du présent. On ne peut donc s'étonner de voir, à l'ère de la mondialisation, le rapport de domination coloniale être au coeur des actuels "réveils de la mémoire". En témoignent, à leur manière, les actions en justice des Noirs américains à propos de l'esclavage, les litiges historiques entre le Japon et ses voisins, ou encore les polémiques qui agitent aujourd'hui la France autour de la mémoire de l'esclavage et de la colonisation. En 2001, la conférence de Durban sur le racisme et l'antisémitisme fut d'ailleurs l'un des temps forts de ce nouvel âge mémoriel, aboutissant à la qualification de l'esclavage comme crime contre l'humanité.
Mais l'événement a révélé aussi les ambivalences du processus, mettant en accusation Israël au gré d'une surenchère victimaire porteuse de bien des dérives. Car telle est bien l'ambiguïté: la mémoire est à la fois une source de paix et un baril de poudre. N'est-ce pas avec la mémoire mal digérée de la Seconde Guerre mondiale que Slobodan Milosevic a notamment nourri sa propagande nationaliste et guerrière?
Alors, entre le Charybde de l'abus de mémoire et le Scylla de l'oubli, peut-on définir une politique de la mémoire véritablement source de réconciliation? C'est l'une des questions politiques aujourd'hui posées à nos démocraties et à l'ordre international. Une chose est sûre: toute politique de la mémoire doit être une politique du lien. Du lien entre les victimes, qui conduirait par exemple à préférer la création d'une journée de commémoration de tous les génocides plutôt que d'une journée de commémoration d'un seul: imaginons un monde qui n'aurait pas oublié le premier génocide du siècle, perpétré contre les Herreros par les Allemands en 1904 en Namibie, dans les premiers Konzentrazionlagern de l'histoire. Du lien, aussi, entre le passé et le présent, pour que la lumière sinistre des crimes d'hier contribuer à éclairer les crimes d'aujourd'hui.
Article issu du dossier Esclavage-colonialisme comment écrire l'histoire
Sandrine Tolotti
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
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