Enfants-soldats: comment revenir à la vie civile ?
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 047 - juin 2010
Une fois démobilisés, les mineurs qui ont combattu avec des armées ou des groupes rebelles doivent trouver de quoi vivre et se faire accepter par leur communauté qui souvent en a peur. Une partie de ces adolescents, des jeunes mères parfois, ont besoin de soins psychologiques que des ONG tentent de leur apporter.
Les gens nous montraient du doigt en disant: "Celui-ci a tué mon père, celui-là a tué ma mère, tel autre a brûlé ma maison"" (1). Pour cet adolescent démobilisé après le conflit sierra-léonais (1991-2002) comme pour des milliers d'autres enfants-soldats dans le monde, le calvaire ne s'arrête pas quand ils déposent enfin le fusil. Ceux qui avaient été enrôlés de force par une armée ou enlevés par une guérilla doivent rechercher leur famille, souvent déplacée, et découvrent parfois qu'elle a été décimée. Quand ils ont survécu, leurs parents sont en général prêts à les accueillir, mais ce n'est pas toujours le cas du village, du quartier, effrayés par ces gamins qui ont du sang sur les mains, parfois celui de membres de leur propre communauté. Mais l'accueil familial lui-même n'est pas garanti. Pour les filles surtout lorsqu'elles ont subi des violences sexuelles et qu'elles reviennent avec un enfant (lire p. 72). Avant de réadmettre les ex-combattants, leur communauté leur impose parfois des rituels de "purification" (lire p. 71) qui leur permettent de se faire accepter, mais les contraignent aussi à repasser sous des autorités (aînés, hommes…) dont ils s'étaient de fait émancipés.
Stigmatisation et hostilité
Durant la guerre, ces enfants et adolescents ont révélé d'impressionnantes capacités d'adaptation pour survivre. Mais une fois démobilisés, ils n'ont souvent aucun bagage scolaire, ni formation, ni emploi qui leur permette de gagner leur vie, de reconquérir un statut dans la société, d'apporter une contribution à leur famille, à leur village. Et tenter de faire oublier leur passé. C'est parce que ce retour dans la collectivité est habituellement leur priorité que les préoccupations matérielles sont premières dans leurs demandes (lire p. 69), avant le soutien psychologique dont certains pourtant auront un besoin impératif parce qu'ils ont été témoins d'atrocités ou en ont commises. Plus ils ont combattu longtemps, plus le risque est élevé.
Beaucoup se débrouillent seuls pour se réinsérer dans la vie civile. D'autres reçoivent l'aide d'organisations internationales et d'ONG dans le cadre des programmes officiels de DDR (désarmement, démobilisation et réintégration), trop souvent conçus pour les seuls adultes, ou pour les seuls garçons (lire p. 74). Mais cette aide peut les stigmatiser davantage: "Grâce au DDR, j'ai pu porter de belles chaussures et de nouveaux habits", raconte un autre Sierra-Léonais (2). "J'étais très reconnaissant, car je n'aurais pas pu revenir de la brousse dans l'état où j'étais. Mais les autres n'avaient pas de belles chaussures ou de beaux habits. On me regardait avec hostilité." De fait, les enseignements tirés du passé montrent que si certains requièrent un suivi spécifique, les ex-combattants ne doivent pas, pour l'essentiel, être traités différemment de l'ensemble des enfants et adolescents victimes de la guerre afin d'espérer retrouver une place qu'ils n'auraient jamais dû perdre.
Enfants-soldats : combien sont-ils ?
Personne ne le sait précisément. Des dizaines de milliers dans le monde, selon le Global Report 2008 d'une ONG de défense des enfants-soldats (cf. p. 75). Le droit international les définit comme tout combattant de moins de 18 ans. Dans les principaux conflits actuels (Birmanie, Colombie, Afghanistan, RD Congo, Somalie), ce sont surtout des adolescents. Enrôlés de gré ou de force plutôt par des groupes non étatiques, mais aussi par de nombreuses armées.
- Birmanie: déserteurs en quête d'une trêve
- Liberia: quelle carrière après la guerre?
- Népal: des rituels pour se faire pardonner
- Sierra Leone: quand les enfants paient pour leur père
- "Le village entier doit être associé à la réinsertion"
Un soldat de l'armée birmane sur cinq serait un mineur. Les pays frontaliers voient arriver des enfants qui ont déserté - et risquent donc la mort -, dont la prise en charge reste embryonnaire en raison des pressions de la junte.
Après des années passées au front, les adolescents ont besoin d'un emploi. Mais les associations d'aide ont tardé à évaluer les besoins réels du marché du travail. Au risque de renvoyer à la rue de jeunes adultes que la pauvreté et le chômage pourraient pousser à reprendre les armes.
En échange de leur réinsertion dans le village, la tradition hindoue impose aux jeunes filles qui se sont émancipées en combattant avec les maoïstes de revenir sous l'autorité patriarcale. Un rituel que des ONG voudraient moderniser.
Nés de viols, de père parfois inconnu, des dizaines de milliers de bébés sont rejetés - et leur mère avec eux - par leurs familles. Réputés "malfaisants", stigmatisés, ils risquent alors de devenir à leur tour des "rebelles fauteurs de troubles".
Pour ne pas susciter de jalousies, les programmes d'aide ne doivent pas privilégier les anciens enfants-soldats par rapport aux autres jeunes de leur communauté, tout en prévoyant certains volets spécifiques, pour les jeunes mères notamment.
Sur la toile :
www.un.org/children/conflict/french/: le site du représentant spécial du secrétaire général de l'ONU pour les enfants et les conflits armés permet d'accéder à des comptes-rendus de visite dans des pays concernés récemment, Sri Lanka, les Philippines, l'Afghanistan...
www.child-soldiers.org: la Coalition to Stop the Use of Child Soldiers met en ligne le Global Report (2008) ainsi que de nombreux articles dans sa rubrique psycho-sociale.
www.hrw.org/en/topic/children039s-rights/child-soldiers: Human Rights Watch publie des rapports sur les enfants-soldats de tous les continents.
www.watchlist.org: Watchlist a consacré en 2009 un rapport à la situation des enfants dans le conflit birman, "No More Denial".
http://jeannieannan.com/files/Annan-Reintegration-paper.pdf: "From "Rebel" to "Returnee": Daily Life and Reintegration for Young Soldiers in Northern Uganda", J. Annan et al., Journal of Adolescent Research (2009/24).
(1) Cité par Theresa Betancourt et al, dans "Psychosocial Adjustment and Social Reintegration of Children Associated with Armed Forces and Armed Groups", Psychology Beyond Borders, 2008.
(2) Cité par M. Wessels dans Child Soldiers(lire p. 74).
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 047 - juin 2010
Notes
(1) Cité par Theresa Betancourt et al, dans "Psychosocial Adjustment and Social Reintegration of Children Associated with Armed Forces and Armed Groups", Psychology Beyond Borders, 2008.
(2) Cité par M. Wessels dans Child Soldiers(lire p. 74).
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