Corée du Nord : le mythe du père
Juliette Morillot
Article Web - 06 janvier 2012
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Le spectacle de foules éplorées lors des obsèques de Kim Jong-il s'explique par l'endoctrinement d'une population coupée du monde, mais aussi par l'expression spécifique du deuil, commune aux deux Corées.
Les images ont marqué les esprits. Plusieurs centaines de milliers de Nord-Coréens éplorés, bravant les frimas de Pyongyang, pour accompagner dans son dernier voyage leur ancien dirigeant, Kim Jong-il, décédé le 17 décembre. Difficile à nos yeux d'Occidentaux d'interpréter ces scènes d'hystérie collective dans un pays sous contrôle, souvent réduit à des caricatures. Même la foule jugée « trop nombreuse », venue de toute la Corée du Nord rejoindre les habitants de la capitale, devient suspecte.
Bien sûr, pour Pyongyang, passé maître dans l'organisation des spectacles de masse, auxquels des dizaines de milliers de participants sont régulièrement convoqués à la capitale, tout était parfaitement rodé : si les voyages individuels des Nord-Coréens sont quasi impossibles sans autorisation officielle, les déplacements pour raisons collectives, pris en main par les unités de travail, sont coutumiers. Pour autant, la foule n'était pas composée de simples figurants sans âme, et ses marques de tristesse étaient sans doute sincères. Une partie de la foule était en effet constituée d'habitants de la capitale qui, sans être comparable à Pékin ou Tokyo, n'en demeure pas moins une ville privilégiée, peuplée de Nord-Coréens dévoués corps et âme au régime. La perte brutale de leur leader qui depuis l'école maternelle leur a été présenté comme un père, est donc ressentie avec une acuité non feinte.
C'est en effe avant tout un père et non un dirigeant politique que les Nord-Coréens pleurent. Le récent glissement sémantique des termes employés pour évoquer le défunt est significatif : on ne parle plus de « dirigeant » (suryongnim) mais de « père dirigeant » (oboi suryongnim). Dès l'aube des obsèques, la télévision d'Etat avait souligné cette filiation qui, bien au-delà de la dynastie, puise ses racines au cœur même de la fondation mythique de la Corée sur le mont Baekdu par Tangun, l'ancêtre légendaire commun à tous les habitants de la péninsule. Les rétrospectives télévisées entrecoupées d'images récurrentes du mont Baekdu, lieu de naissance hagiographique de Kim Jong-il, avaient tout d'un message subliminal, destiné à tracer un long fil d'Ariane émotionnel.
C'est aussi en tant qu'enfants démontrant leur piété filiale à leur nouveau dirigeant Kim Jong-un et à son père, que les Nord-Coréens ont accepté les conditions draconiennes des autorités pour la procession : dès lors que l'héritier, fils loyal confucéen, marchait, tête et mains nues, auprès du corbillard, chacun se devait, lui aussi, d'affronter le froid (– 1 °C) sans gants, écharpes ni bonnets.
Ces funérailles du maître de Pyongyang ont été orchestrées dans les moindres détails. Il est probable toutefois que leur diffusion ait été en léger différé, les autorités devant vérifier la conformité des images destinées en premier lieu au peuple nord-coréen, et non aux téléspectateurs étrangers. En Corée du Nord, personne n'échappe à la propagande du régime. Au point que les Nord-Coréens sont persuadés de vivre dans une « démocratie » puisque leur pays s'appelle « République populaire démocratique de Corée ». Cette aberration à nos yeux s'explique par l'isolement extrême du pays et l'impossibilité de remettre en cause des fonctionnements intégrés depuis l'enfance. Au conditionnement officiel, s'ajoute un endoctrinement plus intime, transmis par la famille : les Nord-Coréens, même critiques de Kim Jong-il jugé responsable de la famine de 1995 (1 million de victimes), n'en demeurent pas moins attachés à son père Kim Il-sung, évocateur d'un « bon vieux temps » révolu. La ressemblance cultivée de Kim Jong-un avec son grand père n'a à cet égard rien de fortuit. Pour le régime, forcément fragilisé par la succession, il est en effet capital de réunir le pays sous la bannière de l'intouchable Kim Il-sung, notamment dans les provinces qui ont plus souffert que la capitale.
Mais alors, et ces larmes de désespoir ? Les funérailles donnent traditionnellement lieu en Corée à une expression exacerbée de la douleur. En 2009, les obsèques des présidents sud-coréens Roo Moo-hyun et Kim Dae-jung, avaient également provoqué des scènes de pleurs, elles aussi longuement télédiffusées ! Et cette nature expansive, véritable exception latine au cœur d'une Asie que l'on imagine bridée par le confucianisme, est partagée par tous les Coréens. Au Nord comme au Sud du trente-huitième parallèle qui sépare les deux nations !
Juliette Morillot
Article Web - 06 janvier 2012
Notes auteur
Juliette Morillot est l'auteure de Evadés de Corée du Nord (Belfond, réédition 2011) et L'histoire de la Corée (l'Asiathèque, à paraître en avril 2012)
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