Chroniques de rétention 2008-2010
Serge Cordellier
Alternatives Internationales n° 049 - décembre 2010
Créée en 1939, la Cimade, association de défense des droits des étrangers, ne fait pas dans le spectaculaire et le démonstratif. Elle n'en conduit pas moins avec courage, conviction et ténacité une action d'accompagnement juridique des étrangers en situation irrégulière sur le territoire français. De 1984 à 2009, elle a été la seule organisation autorisée à travailler dans les centres de rétention administrative. L'assistance de ses intervenants y a permis d'annuler de nombreuses procédures de reconduite à la frontière menées en violation de la législation sur les étrangers. Cette présence, dont ces Chroniques de rétention sont le témoignage, a permis également de révéler au grand jour, rapport public après rapport public, les abus commis dans les "antichambres de l'expulsion".
Ces dernières années cependant, des modifications de la réglementation ont visé à limiter cette assistance et cette veille citoyenne. En particulier, depuis 2010, la Cimade n'est plus la seule association habilitée à intervenir dans les lieux de rétention. Si cette réforme pouvait se justifier sur le principe, son objectif était avant tout de marginaliser une organisation qui s'efforçait de contenir les emballements de la machine à renvoyer les étrangers. Une action trop contradictoire avec la politique de quotas d'expulsions à atteindre - 29 000 en 2009 - sur laquelle la communication gouvernementale se montre lourdement insistante.
Voilà pour le paysage. Mais ces Chroniques de rétention sont loin du pamphlet ou de l'essai politique contre les pratiques gouvernementales visant à expulser les "sans-papiers". On y chercherait en vain de l'idéologie ou de la dénonciation rageuse. Ce livre est avant tout un récit du quotidien. Il a été écrit par des intervenants de la Cimade dans les centres de rétention (vingt-huit d'entre eux y ont contribué, chacun à leur manière). C'est du vécu, de l'humain sensible, de l'émotion qui, pour être pudique, n'en exprime pas moins avec une force considérable le caractère profondément choquant de certaines pratiques. C'est de la vie, avec son cortège de consternations, de pleurs, de fatigues, de rages. De rires aussi parfois. Une poésie particulière qui peut faire penser à sa manière au magnifique Paysages humains, écrit en prison par l'immense poète turc Nâzim Hikmet, ou encore au samizdat des dissidents soviétiques.
Ces chroniques (dont la lecture sera utilement complétée par celle des rapports annuels de la Cimade sur la rétention) composent un patchwork très suggestif de certaines réalités de notre société en ce XXIe siècle. Quelques titres suggestifs de ces 87 tranches de vie: "La dernière fois, je me suis tranché la gorge", "Quel beau métier quand même", "Des Gaulois en rétention (les marteaux et les enclumes)", "Tricoteuse de fortune", "Tant que nos frères marcheront". Il faudrait les citer toutes!
Un mot sur Michel Parfenov et Solin, sa maison d'édition aujourd'hui rattachée à Actes Sud. Solin a beaucoup contribué, dans les années 1970, aux débats sur la délinquance, la police, la justice, la prison, la psychiatrie, et Michel Parfenov a notamment été l'éditeur d'un ouvrage considérable qui vient de reparaître, Le Livre noir, sur la shoah hitlérienne (et totalitaires associés) en Union soviétique.
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