Chine : à la conquête de l'Afrique
Grasset (350 p., 19, 50 euros)
Karthala (165 p., 18 euros)
Yves Hardy
Alternatives Internationales n° 040 - septembre 2008
L'Afrique, far west chinois. Les premières expéditions maritimes de l'Empire du Milieu vers le continent noir remontent au XVe siècle. Mais l'aventure des "navires à joyaux" dépêchés par la dynastie des Ming tourne court et l'éclipse de la Chine en Afrique durera de longs siècles. La reprise des contacts directs s'effectue à l'occasion de l'émergence du Mouvement des non-alignés et de la conférence de Bandung (avril 1955). Bientôt Chou En-lai prodigue ses encouragements à la "marée des indépendances" africaines, sur fond de querelle sino-soviétique. L'association islamique chinoise, créée en 1953, joue les intermédiaires avec l'Egypte de Nasser. Des cadres du FLN algérien reçoivent une formation militaire en Chine. Des liens sont noués avec d'autres présidents "progressistes", Sékou Touré en Guinée, Kwamé Nkrumah au Ghana ou Modibo Keita au Mali. "Tous les jours avant de partir au travail, relate Pékin Information à l'époque de la révolution culturelle, les ouvriers du combinat textile de Ségou au Mali étudient les citations du président Mao avec les spécialistes chinois"…
Le temps du "petit livre rouge" est passé. Aujourd'hui, pétroliers et minéraliers ont succédé aux "navires à joyaux" d'antan. La récente percée chinoise sur le continent africain est au coeur de l'ouvrage des journalistes Serge Michel et Michel Beuret, qui ont mené des enquêtes fouillées dans une quinzaine de pays. Ils évoquent "un tremblement de terre géopolitique". Non seulement Pékin fait montre d'une frénésie d'achats de matières premières pour alimenter sa croissance, mais l'Afrique sert aussi de débouchés à ses propres produits et se convertit en "colonie de peuplement". Selon l'agence Chine nouvelle, plus de 750 000 Chinois travaillaient ou vivaient en Afrique mi-2007. A titre de comparaison, le nombre de Libanais est estimé à 250 000 et celui des Français à 110 000.
Plus attachée au business qu'au respect des droits de l'homme et à la démocratie, la Chine rafle à présent les grands chantiers de travaux publics. Tout se passe, notent les auteurs comme si "les dirigeants africains avaient sous-traité aux Chinois leurs responsabilités étatiques: construire des routes et des chemins de fer, des logements, des réseaux d'eau et d'électricité…". La perception populaire est ambivalente. "Ils travaillent comme nous dans les rizières", admirent les uns. "Ils vivent repliés dans leur base-vie", déplorent les autres. "Ce sont des robots diaboliques", dénoncent des ouvriers congolais. Ce qui n'empêche pas le lycée Savorgnan de Brazza d'ouvrir quatre classes de chinois, prises d'assaut par les étudiants.
L'Angola, le Soudan et l'Afrique du Sud - grands producteurs de brut et de minerais - forment les trois principales têtes de pont de "l'offensive chinoise en Afrique", pour reprendre le titre de l'ouvrage de Philippe Richer. Des armes made in China sont livrées en masse aux régimes autoritaires de Khartoum et Harare. Cependant, fin avril 2008, les dockers sud-africains de Durban ont refusé de décharger le An Yue Jiang, qualifié de "bateau de la honte": il transportait des armes destinées au régime de Robert Mugabe du Zimbabwe. L'Empire du Milieu découvre qu'il faut parfois composer avec la société civile africaine.
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