Ambivalence
Guillaume Duval
Alternatives Economiques Hors-série n° 079 - décembre 2008
L'entreprise est au coeur de nombreux débats. Souvent vifs. Et nous sommes en permanence sommés de choisir notre camp: pour ou contre l'entreprise. Ou plutôt, l'Entreprise avec un grand E. Pourtant, dès qu'on y regarde de plus près, comme nous vous proposons de le faire avec ce hors-série, on se rend compte de l'extrême diversité de ce qu'on met sous ce nom générique d'entreprise, mais aussi de l'ambiguïté fondamentale du rôle que jouent ces entreprises dans nos sociétés, à la fois problème et solution, lieu de conflit et de coopération…
Sur l'entreprise, ils ont dit...
Adam Smith "Un marchand n'est nécessairement citoyen d'aucun pays en particulier. Il lui est en grande partie indifférent en quel lieu il tient son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu'ilse décide à emporter son capital d'un pays à un autre"(La richesse des nations).
Auguste Detoeuf "Ne vous plaignez jamais du client à caractère difficile car il est la cause de vos progrès. Traitez les autres mieux encore: ils sont les raisons de vos bénéfices"."La concurrence est un alcaloïde ; à dose modérée, c'est un excitant ; à dose massive, un poison" (Propos d'O. L. Barenton, confiseur).
Peter Drucker "L'inscription gravée sur la tombe d'Andrew Carnegie: "Ci-gît un homme qui sut prendre à son service des hommes plus capables que lui"" (La pratique de la direction des entreprises).
Antoine Riboud "Les entreprises les plus performantes pensent solidairement le changement technologique, le contenu du travail et le changement des rapports sociaux internes à l'entreprise" (Modernisation, mode d'emploi).
Joseph Schumpeter "L'impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production etde transports, les nouveaux marchés, les nouveaux types d'organisation industrielle - tous éléments créés par l'initiative capitaliste" (Capitalisme, socialisme et démocratie).
Henry Ford "L'industriel,ses employés et leurs clients forment un seul et même groupe, et, à moins qu'une entreprise ne sache tenirses salaires élevés et ses prixau niveau le plus bas, elle se détruit d'elle-même car elle restreintle nombre de ses clients"(Propos d'hier pour aujourd'hui).
Taiichi Ohno "L'idée de base du système Toyota est "l'élimination totale des gaspillages""(L'esprit Toyota).
Une palette très large
Une extrême diversité, tout d'abord. Quoi de réellement commun entre l'artisan qui opère seul dans un rayon de dix kilomètres autour de son domicile en banlieue parisienne et Microsoft qui emploie 91 000 personnes dans cent pays et détient (encore) un quasi-monopole sur les systèmes d'exploitation pour PC et les logiciels usuels? Pas grand-chose si ce n'est que tous deux sont inscrits au registre du commerce pour leurs activités sur le territoire français. Ils ne sont vraiment confrontés à des situations et à des problèmes un tant soit peu comparables ni dans leurs rapports avec leurs clients, ni du côté du financement, ni pour la conception de leurs produits, ni dans leur gestion interne, ni dans leur rapport à l'Etat .
On pourrait penser que, malgré cette diversité, toutes les entreprises ont au moins quand même en commun d'être présentes sur des marchés concurrentiels où elles vendent leurs produits pour gagner de l'argent et par là même en faire gagner à leurs propriétaires. Mais si on creuse un peu, on se rend compte que, même vu sous cet angle très général, ce n'est pas aussi simple. Par exemple, les banques et les assurances coopératives et mutualistes, dont les propriétaires ne peuvent pas s'enrichir, pèsent près de la moitié de leur secteur d'activités en France. A contrario, une bonne part des services publics sont rendus dans nos contrées par des entreprises privées à but lucratif travaillant dans un rapport de délégation de service avec les pouvoirs publics…
Innovation, concurrence et dérives
Une profonde ambiguïté ensuite. La fameuse "destruction créatrice" chère à Joseph Schumpeter, la formidable capacité d'innover des entreprises, de proposer de nouveaux produits et services pour développer leur business est sans contestation possible au coeur de la dynamique de nos sociétés. Ce processus a évidemment puissamment concouru à ce qu'une foule de choses qui paraissaient à tout jamais impossibles il y a deux siècles soient aujourd'hui des banalités quotidiennes: se déplacer à grande vitesse et au-delà des mers, se soigner contre un grand nombre d'affections, discuter avec des amis qui se trouvent à des milliers de kilomètres, conserver des produits frais pendant plusieurs mois…
Mais, en même temps, le marketing agressif développé par les entreprises joue tout aussi incontestablement un rôle majeur dans l'augmentation de l'obésité, dans l'usage imprudent de produits chimiques dangereux ou d'innovations technologiques mal maîtrisées ou encore dans le gaspillage de ressources rares. Il ne s'agit malheureusement pas que de fantasmes de militants arriérés et bornés. Même constat à propos des sérieuses menaces que les techniques modernes de marketing font courir aux libertés publiques du fait de la masse considérable d'informations personnelles que les entreprises peuvent désormais acquérir, grâce notamment au développement des technologies de la communication.
Quant à la concurrence, ses vertus sont incontestables pour éviter que nos économies et nos sociétés s'ankylosent. Mais on se rend compte que ses ennemis les plus décidés ne sont pas forcément les Etats castrateurs. Ou les indécrottables supporters d'une économie planifiée qui a pourtant lamentablement échoué. Ce sont surtout les entreprises elles-mêmes. Elles n'ont manifestement de cesse de s'entendre entre elles pour fixer les prix, freiner la diffusion de la culture, du savoir et des innovations via une protection de plus en plus envahissante de la propriété intellectuelle, ou encore de fusionner pour former des oligopoles ou des monopoles. Cela, afin d'éliminer des marchés où elles opèrent cette concurrence qui limite indûment les rentes qu'elles voudraient y accumuler…
Un lieu de socialisation et d'épanouissement mais aussi de souffrances
Sur un autre plan, les entreprises sont incontestablement des lieux de coopération et de socialisation centraux dans nos sociétés. C'est même leur raison d'être principale: elles se sont développées parce que la société serait absolument invivable et l'économie totalement inefficace si chacun devait vraiment en permanence acheter et vendre tous les biens et les services qu'il produit et dont il a besoin. Face à la concurrence qui domine sur le marché, l'entraide est au coeur du fonctionnement des entreprises. Et parce qu'elles sont l'un des principaux lieux de coopération hors marché dans nos sociétés, de nombreuses personnes s'y épanouissent et s'investissent dans ce qu'elles y font, bien au-delà de ce qu'impliquerait un simple comportement rationnel d'homo oeconomicus; elles y nouent des relations personnelles qui excèdent largement ce que nécessiterait simplement le travail en commun pour produire tel bien ou tel service…
Mais en même temps, les entreprises sont également très loin d'être le monde idéal des Bisounours. Elles sont marquées tout d'abord par des inégalités elles aussi formidables. Elles n'ont même cessé de se creuser ces dernières années. Vers le bas avec l'entrée en scène massive dans le commerce mondial et les stratégies de localisation des firmes des pays à (très) bas salaires. Et, vers le haut, avec les folles extravagances que se sont permis les dirigeants d'entreprise via les stock- options, les retraites chapeaux et autres parachutes dorés en s'abritant derrière l'intérêt supposé de leurs actionnaires. C'est aussi un monde qui peut être violent et destructeur.
Dans un contexte concurrentiel, la tension psychologique et la pression physique sur la productivité, les délais… sont souvent très fortes en effet. Ces problèmes deviennent même de plus en plus graves, notamment dans les pays développés où la croissance est devenue lente depuis plusieurs décennies déjà. Et où, du coup, le chômage de masse permet d'exercer un chantage, le plus souvent implicite, à l'égard de ceux qui ont la "chance" d'avoir un emploi. Sans oublier non plus la concurrence potentielle des millions de paysans chinois et indiens qui rêvent, dans leurs campagnes, de rejoindre à leur tour les cohortes de salariés des grandes villes. Même les efforts, bien réels, qu'ont réalisé de nombreuses entreprises pour modifier leur organisation du travail afin de confier davantage de responsabilités et d'autonomie à leurs salariés concourent à ces difficultés: ils tendent aussi à augmenter le stress et la pression psychologique liée au travail.
Avec, à la clef, le développement d'un mal-être profond qui se traduit à la fois par la multiplication de maladies professionnelles, comme les troubles musculo-squelettiques et des difficultés psychologiques, pouvant aller jusqu'au suicide. A tout cela s'ajoutent les nombreux cas où l'engagement personnel des salariés dans leur travail se trouve "récompensé" par un licenciement à l'occasion d'une restructuration ou d'une délocalisation décidée à des milliers de kilomètres de là. Et cela bien souvent sans espoir de retrouver un autre emploi.
Un autre gouvernement d'entreprise
Bref, face aux défis sociaux et environnementaux colossaux qui nous attendent dans les décennies à venir, l'Entreprise n'est manifestement ni le coupable idéal, dont le sacrifice permettrait facilement la rédemption de l'humanité, ni le superhéros qui, si on le laisse faire, va nous tirer tout aussi aisément d'affaire… Si on partage ce constat, se pose cependant la question de savoir ce qu'on peut faire pour que, demain, le "côté obscur" de l'entreprise devienne quand même moins marqué qu'aujourd'hui. A cet égard, la crise économique actuelle ouvre, malgré tous les dégâts qu'elle occasionne, des opportunités intéressantes: il n'est manifestement plus possible de maintenir le statu quo en matière de gouvernance des entreprises. Beaucoup des problèmes, tant internes qu'externes, que suscite le fonctionnement actuel des entreprises, sont liés en effet à la fiction, réactivée depuis trente ans avec le développement des marchés financiers, que l'entreprise appartiendrait légitimement à ses seuls actionnaires. Et qu'en conséquence, il serait normal qu'ils soient les seuls habilités à en nommer les dirigeants, en approuver les principales orientations stratégiques, décider des plans de restructuration, des fusions à réaliser…
Les entreprises sont, et resteront à l'avenir, la cellule de base d'une économie qui restera, très probablement elle aussi, de façon dominante une économie de marché, Mais pour réussir à limiter davantage qu'aujourd'hui les tensions internes aux entreprises et les impacts négatifs que leurs activités entraînent à l'extérieur - notamment au niveau de l'environnement - il faudra donner enfin à ses différentes "parties prenantes", comme on dit aujourd'hui, la place qui leur revient légitimement, aux côtés des actionnaires, dans le gouvernement des entreprises.
Guillaume Duval
Alternatives Economiques Hors-série n° 079 - décembre 2008
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Extension d'accès aux archives -
Cédérom d'archives -
Mon espace personnel -
Tous les livres de la collection Alternatives Economiques
-
Collection pédagogique
- Qui sommes-nous ?
- L'association des amis d'Alternatives Internationales
- Conditions générales de vente



























Commenter cet article










