«On estime que c'est aux intervenants sociaux de courtiser l'entreprise, et non l'inverse»
Propos recueillis par Camille Dorival
La lettre de l'insertion n° 129 - octobre 2006
Philippe Labbé*, sociologue, consultant du cabinet Geste
On dit souvent que les intervenants sociaux doivent se rapprocher de l'entreprise. Qu'en pensez-vous ? Derrière cette injonction, se cache une critique ancienne à l'encontre du monde de l'insertion : celui-ci, peuplé de cryptogauchistes, serait idéologiquement et historiquement imperméable à l'économique. Or, dans les faits, beaucoup d'intervenants sociaux ont développé des rapprochements avec les entreprises : fichiers d'employeurs, parrainage, système de veille partagée, etc. Ils le font sans dissocier l'insertion professionnelle de l'insertion sociale. Mais on estime que c'est à eux de courtiser l'entreprise, d'adopter son vocabulaire et sa culture, et non l'inverse. La critique est récurrente envers les intervenants sociaux, alors que l'entreprise, elle, est totalement absoute.
Mais de fait, peu d' entreprises sont proches du monde de l'insertion… Bien sûr, il existe des entreprises, largement médiatisées, qui se conduisent de manière citoyenne, mais c'est souvent l'arbre qui cache la forêt. Dans leur très grande majorité, les stratégies mises en place par les entreprises en matière d'emplois peu ou pas qualifiés consistent en effets d'aubaine et de substitution, emplois précaires, discriminations, hypersélectivité des recrutements qui provoque des effets de déclassement en cascade et de relégation en bout de chaîne, etc. Si les intervenants sociaux sont hésitants dans leurs rapports avec l'entreprise, c'est donc davantage par expérience que par une pseudo-hostilité idéologique. Déjà Bertrand Schwartz écrivait dans l'introduction de son rapport de 1981 qu'il voyait deux obstacles possibles à la réussite de son projet d'insertion des jeunes : en amont, le fait que le système de formation initiale continue à «produire» chaque année un lot trop important de jeunes sans formation ; en aval, celui que les entreprises ne s'impliquent pas dans le recrutement des jeunes. Pourtant, en ce qui concerne l'imperméabilité entre ces deux mondes, on ne met en cause que les intervenants sociaux, alors que les employeurs, exonérés, sont portés au pinacle.
Comment faire en sorte que les entreprises se préoccupent plus d'insertion ?
Soyons-en sûrs, une inversion du rapport entre l'offre et la demande de travail saura faire retrouver aux entreprises le chemin des structures d'insertion. Mais en attendant, les intervenants sociaux ne peuvent que continuer à être à l'affût, entreprise par entreprise, des opportunités et interstices où ils pourront glisser leurs publics, à soutenir ceux-ci dans l'emploi afin qu'ils ne viennent pas réalimenter le flux des entrants, à investir dans la formation, à promouvoir la mobilité et à s'appuyer sur des réseaux qui, à force d'expérimentations, font avancer les entreprises dans une conception qui n'oppose pas l'économique et le social, comme le réseau Entreprendre, le Centre des jeunes dirigeants d'entreprise, Solidarités nouvelles face au chômage, la fondation Agir contre l'exclusion, ou Entreprise et progrès… Toutefois, pour réussir une interaction, il est souhaitable que les deux parties s'engagent. Deux enfants doivent faire la vaisselle. Un seul s'y met, et on lui reproche de mal la faire. Logique ?
* Egalement checheur à l'université de Rennes 2, auteur de Les bricoleurs de l'indicible (2 tomes, 2003-2004, éd. Apogée) et L'insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l'intelligence pratique des missions locales (2005, éd. Apogée), directeur de la collection Les panseurs sociaux aux éditions Apogée, à Rennes.
Propos recueillis par Camille Dorival
La lettre de l'insertion n° 129 - octobre 2006
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