Les talibans et les intérêts contradictoires du Pakistan
Yann Mens
Article Web - 06 mai 2009
Si le gouvernement d'Islamabad s'inquiète de la poussée de groupes talibans pakistanais hors des zones tribales, il n'entend pas renoncer à son alliance avec les talibans afghans implantés dans ces mêmes régions et qu'ils considèrent comme une arme face à l'Inde.
Des talibans à portée d'arme nucléaire ? Tel est le scénario catastrophe que la démonstration de force de combattants islamistes pakistanais dans le district de Buner fin avril a ravivé. Aux Etats-Unis, notamment. Ce district se trouve en effet à une centaine de kilomètres de la capitale, Islamabad. Et le Pakistan, l'un des trois pays, avec l'Inde et Israël,qui n'ait pas signé le Traité de non-prolifération, détient la bombe depuis 1998.
Jusqu'à présent, c'est surtout l'imposition par la force d'un ordre islamique puritain et d'une interprétation des plus rigoristes de la charia qui semble intéresser au premier chef les talibans pakistanais. Si à Buner, ils ont rapidement dû faire face à une intervention de l'armée, dans la vallée voisine de Swat, ils avaient obtenu en février dernier un accord des autorités pour que des tribunaux appliquent la loi islamique dans sa version radicale.
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Cet accord n'est pas le premier entre des combattants islamistes et le gouvernement du Pakistan. Mais jusqu'ici de tels arrangements concernaient les zones tribales, le long de la frontière avec l'Afghanistan. Des zones où depuis toujours l'Etat pakistanais n'exerce qu'un contrôle distant, laissant aux autorités coutumières l'essentiel du pouvoir au quotidien. C'est dans ces territoires à majorité pachtoune que se sont consolidés à partir de 2003 divers groupes talibans pakistanais dont l'emprise s'étend donc aujourd'hui à la Province de la frontière du nord-ouest (NWFP) voisine, où se trouvent Swat et Buner. C'est dans ces mêmes zones tribales qu'auparavant, à l'automne 2001, s'étaient réfugiés les talibans afghans chassés du pouvoir par l'offensive américaine postérieure aux attentats du 11 septembre et leurs « hôtes » d'Al-Qaida.
La région frontalière de l'Afghanistan (voir la carte) abrite donc aujourd'hui une kyrielle de factions armées qui parfois coopèrent, mais dont les intérêts à moyen terme peuvent aussi être contradictoires. Ainsi, les talibans afghans, dont la priorité est de reprendre pied à Kaboul, voudraient que leurs homologues pakistanais les y aident et évitent de mettre en danger la neutralité bienveillante que l'armée pakistanaise concède aux hommes du mollah Omar en les laissant utiliser ces territoires comme base arrière. Cette neutralité est contestée par les Etats-Unis, qui poussent au contraire les militaires d'Islamabad à poursuivre activement les talibans afghans et les militants d'Al-Qaida.
Face à leurs homologues afghans, les talibans pakistanais poursuivent leurs propres objectifs et sont éclatés en différents groupes. Certaines factions entendent seulement faire régner l'ordre islamique (au détriment des chefs coutumiers) dans la partie des zones tribales dont ils se sont emparée, en évitant toute immixtion de l'armée pakistanaise, quitte à y répondre par la force si nécessaire. C'est également dans leurs régions qu'auraient prudemment trouvé refuge les responsables d'al-Qaida. Pour le reste, ces groupes s'associent au combat de leurs homologues afghans. Au contraire, d'autres talibans pakistanais, probablement inspirés par Al-Qaida, veulent étendre leur emprise au-delà des zones tribales, et ne reculent pas devant la confrontation violente avec les forces de sécurité (police, armée), notamment sous la forme d'attentats-suicides.
Un jeu de pouvoir régional
Face à ce kaléidoscope, le gouvernement d'Islamabad ne cesse de louvoyer entre accord avec les talibans pakistanais et opérations militaires ponctuelles. Cette valse-hésitation reflète la contradiction entre ses intérêts internes et externes, de court et de long termes. Depuis sa création en 1947, l'obsession stratégique du Pakistan, et notamment de l'armée, pivot du régime, reste la confrontation avec le géant indien. C'est dans ce but qu'il a acquis l'arme nucléaire après New-Delhi. C'est aussi dans ce but que l'armée a manipulé en sous-main depuis plusieurs décennies toutes sortes de groupes armés islamistes radicaux, notamment au Cachemire, la région que les deux pays se disputent depuis la création du Pakistan. C'est, enfin, pour éviter un encerclement qu'Islamabad voudrait contrôler le régime en place à Kaboul : depuis la chute des talibans qu'il avait parrainés, le gouvernement pakistanais a vu l'influence de l'Inde croître rapidement en Afghanistan.
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Dans ce duel régional, les talibans afghans qui utilisent aujourd'hui des zones tribales comme base arrière restent une arme à laquelle le Pakistan n'entend pas renoncer. Lorsque sous pression de Washington, les militaires pakistanais ont fini par lancer à partir de 2003 des opérations dans ces zones, elles étaient d'ailleurs dirigées contre les responsables d'Al-Qaida qui y sont réfugiés et contre les groupes pakistanais qui les abritent. Pas contre les talibans afghans. Qui plus est, ces opérations se sont généralement soldées par des échecs, car l'armée pakistanaise n'est guère préparée à la lutte contre la guérilla. Ces revers ont régulièrement été suivis de la signature d'accords avec des groupes talibans pakistanais. Des accords plus ou moins durables, mais qui, au passage, ont légitimé la mainmise des factions islamistes radicales sur une partie des zones tribales d'abord, et plus récemment sur la vallée de Swat.
Outre ses intérêts stratégiques de long terme, l'actuel gouvernement d'Islamabad, sorti des urnes en février 2008, doit tenir compte du fort anti-américanisme de l'opinion pakistanaise en général. Et plus encore, dans les régions proches de l'Afghanistan où Barack Obama semble suivre les pas de George W. Bush, qui avait autorisé les tirs de drones américains sur les zones tribales. Ces tirs, dirigés en principe contre des responsables d'Al-Qaida ou taliban, font des victimes civiles et sont perçus, notamment au sein de l'armée pakistanaise, comme des violations de la souveraineté nationale.
Certes, le pouvoir d'Islamabad ne peut prendre le risque de s'aliéner Washington dont il est extrêmement dépendant, sur le plan militaire notamment. Il reste pourtant à savoir qui est le plus dépendant de l'autre, entre le faible et le fort, tant les Etats-Unis ont absolument besoin d'un Pakistan sûr et stable pour trouver une solution politique en Afghanistan, au moins autant que pour garantir que l'arme nucléaire pakistanaise ne tombe en de mauvaises mains. Dans ce but, Washington peut tenter de privilégier au sein de la classe politique (ou militaire) pakistanaise tel dirigeant plutôt que tel autre. Mais cela ne changera pas le rapport de forces régional qui pousse Islamabad à chercher tous les alliés possibles face à l'Inde, fussent-ils farouchement anti américains.
Yann Mens
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