« La sélection des candidats à un poste est de plus en plus détachée du contexte de travail »
La lettre de l'insertion n° 128 - septembre 2006
Emmanuelle Marchal et Marie-Christine Bureau, chercheures au Centre d'études de l'emploi
Quelles évolutions constatez-vous en matière de pratiques de recrutement ? (1)
Emmanuelle Marchal : La sélection des candidats à un poste est de plus en plus détachée du contexte de la situation de travail. Il ne s'agit pas là de regretter la sélection opérée sur le tas, telle qu'elle se pratiquait dans la première moitié du XXe siècle, mais de pointer les dérives opposées, lorsque la sélection est sous-traitée à des opérateurs extérieurs (cabinets de recrutement, agences de communication), lorsqu'elle passe par la mise en place d'épreuves artificielles ou par la soumission à des batteries de tests, lorsqu'elle porte sur la personnalité du candidat. La conséquence la plus dommageable pour celui-ci, c'est que ses compétences professionnelles ne sont pas réellement évaluées. Ce n'est pas en faisant l'inventaire de ses traits de caractère ou en lui faisant passer un test d'intelligence que l'on valorise son expérience ou ce qu'il a appris à faire.
Vous observez également un renforcement de la sélectivité des offres d'emploi.
E. M. : En épluchant des annonces d'offres d'emploi sur cinquante ans, en partant des années 60, nous avons effectivement observé une présence de plus en plus importante des critères de sélection, portant aussi bien sur la formation, l'expérience, la personnalité que sur la maîtrise de langues étrangères ou de logiciels. La présence de ces critères impressionne certains candidats, qui renoncent à répondre, tandis que les autres envoient leur candidature, qui va ou non être présélectionnée sur la base des critères affichés. Cette étape de présélection est nouvelle. Autrefois, la mise en présence était plus immédiate, le candidat devant d'emblée se rendre à telle adresse pour rencontrer l'employeur.
Lorsque les annonces passent par un intermédiaire, elles comportent encore plus de critères de sélection. C'est le cas également des annonces diffusées via Internet, souvent plus exigeantes que celles qui paraissent dans la presse écrite. Sur le Web, la présence de rubriques sur la formation ou la maîtrise de langue, par exemple, a des effets pervers : elle incite les recruteurs à les renseigner et, de ce fait, à augmenter leurs exigences.
Quelles sont les conséquences sur le monde de l'insertion ?
Marie-Christine Bureau : Les acteurs locaux de l'insertion, qui interviennent auprès de publics ne répondant pas aux critères de sélection les plus standards, sont confrontés de plein fouet à ces évolutions. Pour les personnes qui n'ont pas de qualification reconnue, la sélection porte de plus en plus sur des critères de comportement et de personnalité. Plus cette sélection se fait hors contexte d'un poste de travail, plus elle se base sur des normes générales de comportement (motivation, dynamisme, autonomie, etc.). Le risque majeur pour les acteurs de l'insertion est alors qu'ils participent à la sélectivité du marché du travail, voire l'amplifient, en anticipant les exigences des employeurs. Ils peuvent néanmoins opposer une résistance à ces évolutions : lorsqu'ils ont une bonne connaissance des situations de travail concrètes et une forte crédibilité auprès des milieux professionnels, les acteurs de l'insertion parviennent à lutter contre la tendance générale à exclure toujours les mêmes, en proposant des appariements plus fins entre les candidats et les postes à pourvoir. Cela peut par exemple se faire en négociant avec les employeurs les critères de recrutement et les conditions d'intégration des nouveaux embauchés, voire l'organisation du travail et les pratiques de qualification des salariés.
En quoi la notion d'« employabilité » est-elle révélatrice de ces évolutions ?
M-C. B. : Lorsqu'elles sont utilisées sans précaution, les notions d'« employabilité » ou de « distance à l'emploi » consacrent en quelque sorte la décontextualisation des appariements. Elles tendent en effet à faire porter sur le demandeur d'emploi le poids de ses difficultés à trouver du travail. Les pratiques d'insertion se concentrent alors sur une action sur les personnes, au lieu d'intervenir sur les critères de sélection ou les conditions d'intégration dans l'entreprise. Or, des expériences ont montré que des partenariats locaux public-privé (réunissant des représentants de l'Etat, des collectivités territoriales, des entreprises, des organisations syndicales et des associations) permettent de lier ensemble les questions d'insertion avec celle du développement économique au niveau des territoires, même s'il n'existe pas, à l'heure actuelle, de cadre institutionnel commun permettant de définir les responsabilités et les rôles des différents partenaires.
La sélectivité est-elle plus forte en France que dans d'autres pays européens ?
E. M. : On observe aujourd'hui une forte dissymétrie dans les relations entre offreurs et demandeurs d'emploi. On peut s'en rendre compte en comparant la place donnée, dans les annonces, aux critères de sélection et la place accordée aux éléments destinés à informer les candidats sur le poste à pourvoir : salaire proposé, lieu ou conditions de travail. En France, de même qu'en Espagne où le taux de chômage est élevé, les repères de sélection sont plus présents que les repères d'information. A l'inverse, les annonces britanniques comportent très peu de critères de sélection. Le mode de sélection observé en France contribue ainsi à alimenter un chômage de longue durée, dans la mesure où ce sont toujours les mêmes qui sont exclus, parce qu'ils ne possèdent pas les diplômes requis, qu'ils sont trop âgés ou n'ont pas encore assez d'expérience.
Quelles seront les conséquences du recours croissant à des opérateurs privés à but lucratif ?
M-C. B. : Le recours à ce type d'opérateurs, et plus généralement la sous-traitance de l'accompagnement des chômeurs, obligent à des pratiques de profilage avec tous les risques de stigmatisation, de jugement performatif que cela comporte. Le prix de la prestation dépendra en effet du diagnostic porté sur le demandeur d'emploi : pour éviter les effets pervers de sélection, l'Etat doit payer plus cher pour l'accompagnement d'une personne jugée « moins employable ». En outre, des opérateurs mis en concurrence, jugés et rémunérés en fonction de l'efficacité de leur action sur les personnes, ne sont guère incités à s'engager dans des partenariats locaux, qui ne portent leurs fruits qu'à moyen terme. On voit ainsi se dessiner une véritable alternative : soit développer un marché d'opérateurs de l'insertion agissant à court terme auprès des demandeurs d'emploi, soit favoriser une régulation basée sur des projets territoriaux durables.
Propos recueillis par Camille Dorival
(1) Voir l'étude « Pluralité des marchés du travail et qualités des intermédiaires », Centre d'études de l'emploi, Document de travail n° 48, novembre 2005, accessible sur www.cee-recherche.fr
La lettre de l'insertion n° 128 - septembre 2006
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