" Faire de l'économie un espace d'échanges pacifiés "
Philippe Frémeaux, Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques Poche n° 011 - septembre 2003
Comment définir la notion d'utilité sociale, notamment par rapport au concept d'utilité en économie?
La notion d'utilité en sciences économiques se différencie profondément du sens commun. Elle désigne plutôt une demande solvable, qui peut être parfaitement destructrice au niveau social ou environnemental. Il existe d'ailleurs une citation célèbre de l'économiste Léon Walras (2) qui estime que, du point de vue de "l'économie politique pure", la substance recherchée par un assassin pour empoisonner sa famille est aussi utile, voire davantage, que celle recherchée par un médecin pour guérir un malade. A l'inverse, tout bien ou tout service qui n'est pas susceptible d'être échangé sur le plan monétaire n'entre pas dans la sphère de l'utilité au sens économique. On a donc là un coup de force sémantique hautement discutable. Et le terme d'utilité devrait plutôt être réservé à toute activité ou échange ayant une valeur sociale dans la collectivité de référence. Cette valeur, aucune instance transcendante n'est de nature à la déterminer. Le postulat selon lequel la logique des intérêts individuels rassemblés construit un intérêt général par une alchimie mystérieuse est faux et dangereux. Seule la délibération démocratique peut fonder sa définition.
Dans ce cas, en quoi l'utilité sociale se distingue-t-elle de la notion d'intérêt général?
L'intérêt général est issu du concept rousseauiste de volonté générale, qui est au fondement de la construction démocratique en France. D'après Jean-Jacques Rousseau (3), la volonté générale s'exprime quand le peuple se rassemble pour construire un jugement, à la fois rationnel et vertueux. Mais les conditions d'expression de la volonté générale sont difficiles à réaliser: comment constituer le peuple, comment construire la rationalité, comment fonder la vertu à partir de données fragmentées et passionnelles? C'est toute la question de la démocratie et, comme le montre Pierre Rosanvallon (4) avec le concept de démocratie inachevée, le passage à la rationalité et à la vertu ne peut être qu'un travail incessant. L'intérêt général n'est donc jamais donné, mais toujours à construire.
Nul automatisme ne garantit la démocratie: ni celui de la délégation ni celui de la participation. L'intérêt général est un effort, par la mise en relation des acteurs d'une collectivité, pour dépasser les préjugés de chacun et les intérêts particuliers. Aucun acteur, fut-il un représentant de l, n'en détient le monopole. Et il n'y a pas non plus de magie participative, où il suffirait que les citoyens participent pour que s'exprime automatiquement la volonté générale. Par exemple, dans le cas souvent cité du budget participatif de Porto Alegre, chaque quartier commence par formuler ses intérêts, mais la démarche ne se limite pas à additionner ces demandes. Elle mène à écouter les autres quartiers, à délibérer, puis à élaborer une hiérarchie de priorités, permettant de relire la demande de chacun.
L'intérêt général est donc une construction qui suppose délibération, négociation et organisation positive du désaccord. C'est un processus large, qui englobe la définition de l'utilité sociale, qui est en fait l'application, à la sphère économique et sociale, du travail démocratique. Ainsi, nous n'avons pas, d'un côté, pour le politique, une autorité transcendante, de l'autre, pour l'économique, la main invisible, mais des deux côtés, un processus où les hommes ne peuvent se dispenser de faire un travail sur eux-mêmes pour vivre ensemble pacifiquement.
Votre conception de la démocratie, qui donne toute sa place à l'autorégulation, ne renvoie-t-elle pas, au fond, à la notion de marché, quand on ne la réduit pas à son seul sens économique?
En effet, le marché n'est pas simplement un concept économique. Il y a un détournement opéré par la pensée libérale dominante sur cette notion et sur celle de monnaie. Il faut les libérer de cette instrumentalisation. Car si l'on définit le marché comme ldes zones d'échanges autorégulées par un système d'offre et de demande qui dispose d'un étalon pour cette régulation, tout processus autogestionnaire est susceptible de constituer un marché! Une grande partie des échanges associatifs non lucratifs, un réseau d'échange des savoirs, par exemple, correspond techniquement à cette définition.
Comme l'a montré Fernand Braudel (5), il y a non seulement distinction, mais aussi, à certains égards, contradiction entre la logique du capitalisme, qui est une logique de puissance et de destruction de l'échange, et la logique du marché, qui est une logique d'échange. On le voit clairement dans le mouvement historique de concentration du capitalisme, analysé par Karl Marx (6). Ce sont les régulations sociales et institutionnelles qui empêchent cette dérive.
La monnaie, de son côté, est un signal d'information, qui permet un droit de tirage sur la richesse collective et qui se fonde à la fois sur la confiance faite à cet étalon par la collectivité et sur le fait qu'elle est garantie par les autorités représentatives. En ce sens, comme l'ont montré les travaux de Michel Aglietta et André Orléan (7), la monnaie est d'abord une institution politique et l'un des fondements du contrat social.
Il faut donc refuser d'enfermer ces notions dans une logique purement privée, dans un sens uniquement économique, et se réapproprier le marché et la monnaie comme des concepts intrinsèquement liés à la construction sociale et démocratique. Arrêtons donc de faire cadeau du marché et de la monnaie au capitalisme! Car cela laisse une alternative limitée: au pire, une régulation stricte qui fait dériver la société vers la bureaucratie et l'autoritarisme, au mieux, une vision de l'économie sociale réduite à un îlot dans un océan de capitalisme pur et dur. Ce qui est une régression par rapport à la définition d'elle que donnait Charles Gide (8), fondateur du mouvement coopératif. Il faut ouvrir de nouveau notre imaginaire, en refusant de nous laisser imposer le sens des mots par l'économisme dominant.
Ainsi, le marché est aussi une instance qui permet de créer le processus démocratique par lequel s'élabore l'intérêt général. Cela devrait nous conduire, au niveau microéconomique, à penser autrement l'objet social de l'entreprise…
Il faut libérer l'entreprise du carcan de la société de capitaux. Le métier de l'entreprise ne devrait pas être en priorité de faire du profit, mais de fabriquer des biens et des services. Le profit devrait être un moyen, et non une fin, pour l'entreprise. Or, aujourd'hui, l'inverse prévaut. Car l'entreprise comme institution sociale disparaît au profit de la société de capitaux dont le but est de rémunérer ses actionnaires. Face aux dérives actuelles, la notion d'utilité sociale prend du sens, non seulement pour les acteurs de l'économie solidaire, mais aussi pour toutes les structures du secteur marchand classique. De quoi réhabiliter le métier d'entrepreneur. En restaurant ces fondamentaux, la nature du débat change non seulement sur le plan théorique, mais aussi sur le plan pratique. On ne se limite plus à demander la permission de faire un bout d'économie sociale dans un coin, mais on porte une vision large qui interroge l'ensemble des acteurs économiques, sur leur propre métier et leur propre utilité sociale.
Dans ce cas, il n'y a pas non plus de différence de nature entre le tiers secteur et l'économie de marché?
L'économie sociale et solidaire est en réalité la version la plus consciente de l'objet social de l'économie. L'économie comme instance séparée du religieux et du politique est une invention récente dans l'histoire de l'humanité. Sa vraie spécificité ne se situe pas sur le terrain de la production de richesse dans un univers de rareté. On voit d'ailleurs aujourd'hui que les grands maux de l'humanité liés à la rareté (la pauvreté, la famine) peuvent être éradiqués, mais que le principal problème de notre espèce est le désamour qu'elle se porte à elle-même. Il n'y a pas de raison naturelle au malheur de l'homme, si ce n'est l'homme lui-même.
Alors que le politique et le religieux fonctionnaient sur un mode binaire, distinguant les citoyens des barbares, les fidèles des infidèles, que le processus de pacification consistait essentiellement à décharger la violence interne de la société sur l'extérieur, tout le génie de l'économie est d'avoir traité cette question du désamour en créant un tiers espace de neutralité affective pour l'échange des activités. C'est notamment l'un des rôles sociaux majeurs de la monnaie. Cette domestication des passions des hommes à travers l'organisation de leurs intérêts (9) est une formidable avancée pacificatrice dans l'histoire des sociétés. Et nous retrouvons la théorie de Montesquieu selon laquelle "le doux commerce" se substitue à la guerre (10).
Mais quand l'économie oublie ses fondements anthropologiques, elle devient guerrière. On le voit dans le dérapage du mot concurrence, qui étymologiquement signifie "courir avec", désignant ainsi une émulation coopérative, mais s'est transformé en l'autre mot pour guerre économique. L'économie sociale et solidaire est en ce sens la version la plus consciente d'une organisation qui a pour objet social de produire des échanges pacifiés. Le rôle des autorités politiques et judiciaires est donc de rappeler cet objet à l'économie dans son ensemble. C'est d'ailleurs la fonction même de la démocratie de ne plus fonder l'unité de la société sur l'opposition à "l'étranger" ou à "l'infidèle", mais de faire un travail sur elle-même. Et quand notre société oublie ses fondements et se lance dans la guerre économique, elle n'organise plus ce processus de construction interne; elle préfère se constituer contre un ennemi intérieur ou extérieur. A ce moment-là, le processus démocratique lui-même est attaqué.
(1) publié aux éditions de l'Aube en 2003 et accessible gratuitement sur http://www.societal.org/docs/rapport_viveret.pdf
(2) Théorie mathématique de la richesse sociale, 1883.
(3) Du contrat social, 1762.
(4) La Démocratie inachevée, éd. Gallimard, 2000.
(5) Civilisation matérielle, économie et capitalisme, éd. Armand Colin, 2001.
(6) Le capital, 1887.
(7) La violence de la monnaie, éd. Puf, 1982.
(8) Coopération et économie sociale, 1886-1904, 1905.
(9) Les passions et les intérêts, par Albert Otto Hirschmann, éd. Puf, 2001.
(10) L'esprit des lois, 1748.
Philippe Frémeaux, Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques Poche n° 011 - septembre 2003
Notes
(1) publié aux éditions de l'Aube en 2003 et accessible gratuitement sur http://www.societal.org/docs/rapport_viveret.pdf
(2) Théorie mathématique de la richesse sociale, 1883.
(3) Du contrat social, 1762.
(4) La Démocratie inachevée, éd. Gallimard, 2000.
(5) Civilisation matérielle, économie et capitalisme, éd. Armand Colin, 2001.
(6) Le capital, 1887.
(7) La violence de la monnaie, éd. Puf, 1982.
(8) Coopération et économie sociale, 1886-1904, 1905.
(9) Les passions et les intérêts, par Albert Otto Hirschmann, éd. Puf, 2001.
(10) L'esprit des lois, 1748.
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